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17 articles avec recits & nouvelles

Les socquettes blanches - nouvelle de Georges GIRARD

Publié le par vingtpasses

 

 

 

Les socquettes blanches

 

 

 

 

Nouvelle.

 

Georges GIRARD

 

Présentée au Prix Hemingway 2012.

 

 

  limpiabotas.jpg

 

 

 

 


 

 

 

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Le monologue du - (fin)

Publié le par vingtpasses

  

 

Nouvelle inédite de Georges GIRARD


présentée au Prix Hemingway 2011 sous pseudonyme.

 

 

sur une idée originale de Francine,  

 

 

 Note de l'auteur : Toute ressemblance avec..... etc.... est purement fortuite.

 

 

 

Que vous dirai-je encore que vous ne connaissez ?

Pepe, l'ami, le confident, le cerbère, est mieux placé que moi.

Un valet d'épée sait de son maestro jusqu'au tréfonds, à l'infini.

Qui dit valet d'épée, dit épée.

 

Parlons-en de l'épée, voulez-vous ? Juste une minute.

 

L'épée d'El Cantaor... etc.

 

Serrée dans l'étui de cuir repoussé, repassée à la pierre douce, aussi acérée qu'une saeta un jour de procession, elle attend. Lame tolédane damasquinée, nervurée, elle a la courbure propice, le tranchant idéal, celui qui fend d'un trait une feuille de papier à cigarette. Pepe mâchonne son mégot, éteint depuis le premier tiers, qu'il rallume au troisième dès que le Maestro est venu à la barrière quérir l'épée. Il va offrir la mort, point d'orgue, point final. "Funámbulo" a tout donné pour que se réalisent leurs destins.

Noblito, bravito, diront les journalistes. Mais pouvait-il davantage ?

L'acier miroite. Une goutte frissonne au nez du torero dressé sur les pointes de ses zapatillas, profilé, main gauche basse, muleta sous le mufle. C'est la gauche qui montre le chemin, la sortie. La main qui tue. Exit. L'épée n'est qu'un prétexte. Simultanéité de deux mouvements croisés dans un cri délivrance. Le haut du corps bascule et l'épée chuinte, fouille, lacère. Vers le bas la flanelle rouge explique aux cornes qu'il leur faut dévier de cette jambe droite, de la saphène offerte, de la fémorale palpitante de vie...

Pelotonné contre la cuisse gauche, je reçois le souffle fort du toro qui se meurt. Je me recroqueville autant qu'il m'est permis.

C'est que je me retrouve, moi, en première ligne !

Et qu'un coup de corne, c'est tout de même un coup de corne !..

Autant s'en préserver, non ? Vous me direz que là où je suis coincé, je ne risque quasiment rien. Quoique...

L'angoisse visqueuse du torero dans la chambre d'hôtel tout à l'heure m'a rendu d'abord tout petit. Au paseo, sous les crépitements des flashs, il a retrouvé sa superbe. J'ai suivi.

Cela va de soi.

Mais à chaque passe un peu trop frôleuse, lascive, languide, de sentir défiler lentement contre moi les formes musculeuses du partenaire, j'ai bien failli perdre mon self-control. Si je ne suis pas sorti de mes gonds comme le loup du bois, c'est que je n'avais pas la place requise pour m'épanouir davantage.

Faudrait quand même pas exagérer !

Je suis une chose aussi vivante que la main du torero, que ses épaules qui s'arrondissent à la véronique, que son sourire évanescent quand il débouche les flacons.

 

Aussi rosé que son costume de Madrid, veiné de lilas à mes heures.

 

Je suis lui.

 

Le trait d'union entre les femmes et lui. Celles qui se pâment sur les gradins et celles d'après la course qui n'attendent que ça.

Heureusement, El Cantaor enchaîne peu les aventures amoureuses, ce qui en soi n'est pas plus mal car je ne risque pas le surmenage.

Quelquefois il déroge, au risque de perdre ses papiers le lendemain, mais la plupart du temps nous assurons très honorablement ma foi.

Si elle ne m'émeut pas, c'est qu'il est à peu près certain qu'il ne l'aimera pas. Un autographe, un sourire et la belle est comblée...

 

Un détail cependant me gêne bigrement aux entournures.

Le Maestro est droitier.

C'est donc à gauche forcément qu'on me range à chaque habillage,

alors que ma querencia naturelle se situerait plutôt à droite...

Dans une prochaine vie je vais me choisir un gaucher.

 

Par bonheur, à chaque fin de tarde, la douche réparatrice vient  mettre un terme à ma séquestration.

Mon torero s'ébroue comme un canard et moi je peux enfin testiculer tout à loisir ! "

 

 

 

*****

 

 

 

 

                                                                                  El Pato negro, février 2011.

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Le monologue du (2ème partie)

Publié le par Vingtpasses

 

 Nouvelle inédite de Georges GIRARD


présentée au Prix Hemingway 2011 sous pseudonyme.

 

  sur une idée originale de Francine,  

 

 

 Note de l'auteur : Toute ressemblance avec..... etc.... est purement fortuite.

 

 

Et maintenant ?

Ne pourrions-nous pas glisser dans le propos une ligne, deux lignes tout au plus, qui me feraient découvrir, connaître, apprécier, que sais-je ?
Non ? Votre refus réitéré a des relents d'inquisition !
Puisque c'est comme ça, attardons-nous un instant sur sa main. La main d'El Cantaor, le même, le cordouan.La gauche.

 

  Divers-chargement-0963-copie-2.JPG

 

 

Oui, la gauche, la main qui tire si bien la naturelle. Suavité, cette passe éthérée d'El Cantaor, avec au bout des doigts comme un coquelicot. Sculpture ciselée, intemporelle, quand s'arrête le temps et se meurt doucement le jour, lenteur du déclin annoncé de la lumière. Le ruedo est ombre, ourlé d'un zeste de soleil là-haut, tout en haut des populaires.
Au creux de l'écrin d'ocre gris, la quintessence de la beauté, les naturelles enivrantes, données de face, pieds joints. La muleta freine avec une étrange douceur la course noire du toro, et la corne vibre dans sa quête d'une chimère écarlate que la main gauche recule au rythme pointillé, notes acides d'une trompette solo en mal d'accords majeurs. La rectitude s'est faite courbe, un orbe parfait conduit l'offrande refusée sous les naseaux mouillés, l'œil exorbité cherche l'étoffe mais l'étoffe  reflue, insoumise, imprévisible, inaccessible, immatérielle.
Oooolé !
Ainsi va la main gauche de celui de Cordoue, certains soirs embaumés de jasmin, fragrance légère, essences rares distillées au fond de quelque échoppe, quartier de la Judéria.
 
Bon ! On peut s'intéresser un brin à moi maintenant ?
Je ne veux pas m'imposer, mais je suis là, j'existe nom de Dieu ! Ça peut durer longtemps votre diaporama ! Epaules ordoneziennes, magie de la main gauche,  que reste-t-il encore à décliner ?
Son sourire ? Allons-y pour le sourire...
 
Le sourire triste d'El Cantaor.
 
Manolete, le grand, le calife, l'arborait déjà ce sourire. Et Mondeño et El Viti aussi, et Morante certains soirs où le duende lui prend la main pour l'aspirer vers des ailleurs où l'irréalité touche au sublime. José Tomás a-t-il jamais souri comme eux ? On l'aurait su, et dit, et écrit à longueur de reseñas dithyrambiques. C'est un peu cela, le sourire d'El Cantaor. Un mystère. Ils sont pléthore ceux qui croient l'avoir entr'aperçu, ils le décrivent même. Mais je sais, moi, qu'à force d'en espérer l'éclosion, ils l'ont rêvé.
 
Voilà, c'est fait. L'ai-je bien cerné le sourire ? A moi la parole.
Pas encore ?
Je viendrai donc en dernier. Après vous avoir dit les couleurs des costumes du torero, palette pastel rehaussée d'or, d'argent, de jais. Demi teintes révélatrices. Ce que tu vois là n'est qu'une écorce... Toreo solitude, Canto Chico des gitans du Sacromonte.
El Cantaor torée de guitare et de cape.
Fermin et Algaba nuancent leurs étoffes.

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Le monologue du

Publié le par vingtpasses

 

 

 

 Nouvelle inédite de Georges GIRARD présentée au Prix Hemingway 2011 sous pseudonyme.

 

  sur une idée originale de Francine,  

 

 

 Note de l'auteur : Toute ressemblance avec..... etc.... est purement fortuite.

 

 

 

1ère partie

 

Divers-chargement-5524.JPG

Photo Vingtpasses

 

 

"... Et si on parlait un peu de moi ?

 

Hélas, je me rends bien compte, à votre moue dubitative, que ça n'a pas l'heur de  vous plaire...

Tant pis, vous ne savez pas ce que vous perdez. Ce ne serait pas long pourtant, juste quelques traits, une image jolie, un soupçon  d'humour, une de ces évocations, lesquelles, quand on reste dans les limites de la bienséance, relèvent le discours, le rendent vigoureux, musclé, goûteux, moins aseptisé, moins asexué, pimenté...

Mais peut-être n'aimez-vous pas le gazpacho ?

Alors, comme il n'est pas possible ici de faire l'apologie de ma belle personne, disons quelques mots de... de ses épaules, tiens !

 

Ah ! Les épaules d'El Cantaor, torero de Cordoue.

 

Comme celles du musicien quand il caresse du bout des ongles la corde exacerbée, elles ont cette voussure protectrice qui imprime à la véronique un large glissement de percale, la profondeur dominatrice des gestes de l'amour quand l'être aimé se défend de l'être et se cherche une improbable justification. Compas ouvert, arrondi des épaules sous les dorures torsadées, sortie ample accordée à l'animal éberlué qui a jeté ses pattes en avant. Les deux cornes ont claqué dans les plis de la cape ramenée à la hanche d'un coup de poignet sans appel. Remate. Epaules voûtées, tête basse, le torero s'en retourne à pas comptés et bringuebalent les picadors donquichottesques sur leurs montures borgnes.

La véronique d'El Cantaor a de ces abandons...

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Alimón (suite et fin)

Publié le par vingtpasses

 

 

 

Alimón

 

 

 

ou

 

 

 

l'héritage d'Armando Sanchez

 


 

 

alimon phot

 

 

 

 

 

Nouvelle

 

 

 

Georges GIRARD

 

 

 

 

 

Chapitre 3

 

 

 

Faena y sangre.

 


 

" .../... Trois fois j'ai traversé l'Ebro dans l'eau noire et glacée, accroché à ma barque, une nuit d'épouvante ! Trois fois j'ai ramené dans nos lignes les camarades blessés. Certains étaient déjà morts sans savoir que je les avais arrachés aux baïonnettes des Maures...

Le cimetière d'Amposta tressautait sous les obus. Les tombes s'ouvraient, béantes, les croix se tordaient comme mains en prière, les pierres éclataient...Le bataillon se repliait et lançait ses dernières grenades. La Brigade agonisait. Valencia restait isolée, seule  face aux hordes franquistes. .../... "

 

Grave blessure de Ferrera à son second. Le public qui jusque là avait vibré en chaleureuses ovations et fêté trois grands banderilleros, a été cueilli à froid . Espla, magistral chef de lidia, a convaincu. El Fandi a enchanté par sa maîtrise et son enthousiasme. Ferrera à son premier se montra chatoyant à la cape, impérial avec les palos. C'est la cuisse garrottée, son sang rougissant la piste, qu'il a estoqué Pitillito avant d'être amené à l'infirmerie. Par respect, Fandi a refusé la Grande Porte. Un beau geste du granadín et un superbe 21 juillet de Feria à Valencia!

- ¡Hola, profesor !.. ¿Qué tal ?

- Toi, ici ? Quel bonheur ! Agnès, je vous présente Antoine Cailleurat, ex-écarteur landais, un grand, reconverti avec talent  dans le journalisme... Antoine m'a beaucoup appris...

- ... C'est elle la cousine ? Maquarelle ! Elle a pourtant l'air bien gentillette !

- Je ne sais pas ce que vous avez pu raconter à mon sujet à votre ami, mais lui au moins il sait reconnaître l'évidence ! C'est vrai que j'ai été "très" gentille de vous écouter, de supporter tant bien que mal ce que vous m'aviez donné pour être le plus extraordinaire des spectacles... Le fiasco de Madrid, le joyeux bordel de Pampelune et le drame d'aujourd'hui... ça fait beaucoup, vous ne trouvez pas ? Je vous avais dit que ce serait au-dessus de mes forces... J'ai eu la trouille de ma vie !  Ils sont fous ces types ! Se jouer la peau devant de tels monstres dépasse l'entendement !.. C'est vraiment un truc de dingues ! Non, je ne comprends toujours pas qu'on éprouve du plaisir à se faire mal aux fesses sur des gradins d'enfer, à cuire au soleil, pour voir des toros, ... ou des hommes.., se faire massacrer ! Et c'est ça que vous avez le culot d'appeler de l'Art ?.. Trop compliqué pour moi. J'abandonne.

- La petite n'a pas tort José. Il faut être préparé, informé, rassuré, consolé parfois... On "n'entre pas en tauromachie" du jour au lendemain, il t'a fallu combien d'années à toi ?.. et je suis à peu près certain que tu n'en as pas fait le tour... Je me trompe ?

- Bien sûr que non. Mais nous n'avons pas eu vraiment le choix non plus, tu es au courant. J'étais pourtant sûr des cartels. Elevages et matadors auraient pu donner beaucoup mieux. La corrida de Pamplona n'était pas si mauvaise, ce soir, celle du Puerto de San Lorenzo était bien présentée, bien armée... Il a fallu cette cornada ... Aussi, qu'avait-il besoin de se mettre en danger ?

- Tu sais bien qu'Antonio Ferrera se met systématiquement en danger ! Et le cœur au milieu, en plus !.. Il torée à l'ancienne, avec ses cojones ! Oh ! pardon Mademoiselle !..

- Rien de grave, allez...

- Vous savez à quoi vous me faites penser, les enfants ? A un quite d'une grande profondeur, d'une grande beauté aussi. Deux toreros présentent en même temps leur cape et font passer le toro entre eux en pivotant sur place, chacun dans un sens. Par chicuelinas ou par gaoneras, ce quite a beaucoup d'allure.

Vous êtes pareils à ces toreros. Vous tournez en sens contraire. Agnès avec ses refus, ses interrogations, ses doutes, ses peurs . Toi, José, avec ta connaissance, ton afición et surtout ton désir de lui offrir la chose la plus belle qui soit. Mais vous oubliez le toro. Personne ne peut prévoir dans laquelle des deux capes il va mettre les cornes... C'est là tout le mystère de la corrida. L'inconnue absolue demeure le toro... Ne le perdez jamais de vue.

Un jour, moi je l'ai oublié. J'écartais un toro limpio aux Fêtes de Bayonne. Absolument certain qu'il passerait. J'aurais parié jusqu'à mes espadrilles... Il est venu droit sur moi... et j'ai reçu la plus belle tumade de ma carrière! Deux mois d'hosto... ¡ Hijo de puta !

- Tu ne nous a toujours pas dit le nom de cette passe à deux...

- Le quite a l'Alimón , pourquoi ?

 

 

 

 

 

*****

 


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Alimón (suite)

Publié le par vingtpasses

 

 

 

Alimón

 

 

 

ou


 

L'héritage d'Armando Sanchez (suite)

 

 


 alimon phot

 

 

 

 

Nouvelle.

 

 

Georges GIRARD

 

 

 

Chapitre 2.

 

 

Piques et banderilles.

 

".../... Je suis mort deux fois à Madrid. Les tankistes italiens ont lancé une grande offensive et nous avons tenu. ¡ No pasarán ! José-Luis, mon peon de confiance, mon ami, mon frère est tombé à mes côtés, une balle en plein cœur... J'ai cru que moi aussi j'allais mourir... C'était presque le printemps. L'espoir. Les fleurs poussaient dans les gravats. On est venu me chercher. Un officier m'a dit qu'il fallait que je sois courageux... Verna et notre enfant avaient péri sous les bombes fascistes à Durango. Je suis mort de douleur pour la seconde fois. Diós ! Qu'elle est lourde la croix que tu m'as obligé à porter ! Pourquoi ? .../..."

 

Las Ventas gronde sa colère. Rien ne va. Finito de Cordoba, noir et or, est sifflé à son premier toro et tue mal son second. Tabac et or, El Califa reste sans recours devant ses deux adversaires. El Juli s'y prend mal et tue mal le faible troisième. Il tente en vain de se racheter au dernier mais la messe est dite et la corrida est foutue... Ce 3 juin de la San Isidro ne restera pas dans les mémoires et le tendido 7 aura hurlé comme chat qu'on égorge pour dénoncer les magouilles dans le choix des toros.

- Désolé Agnès, je ne pouvais pas prévoir...

- Prévoir quoi ? Qu'on vient d'assassiner six  pauvres bêtes ? Que des types que vous m'aviez présentés comme des vedettes allaient se livrer à une pantomime ridicule ? Celui en blanc, dans son costume de premier communiant, le meilleur m'aviez-vous dit, qu'est-ce qu'il a fait de si extraordinaire ?

- El Juli ? D'habitude il est brillant !.. Aujourd'hui... je ne comprends pas... Je ne sais pas quoi vous dire...

- Alors, taisez-vous ! La ferme ! Silence radio. Et ces picadors sur leurs chevaux fous de peur, le public a bien fait de les siffler ! C'était une boucherie votre truc ! Un vrai piège à cons ! Et j'ai été assez conne pour croire votre baratin ! C'est fini. Je rentre. J'en ai assez vu ! Vous irez sans moi à Pamplona et à Valencia. Sans moi ! Dire que j'avais posé un congé... Quatre jours de vacances en l'air,  voilà tout ce que j'ai gagné... J'ai envie de chialer, tiens ! Au moins le mouchoir blanc servira à quelque chose ! Salaud !.. Je me tire et je vous laisse à vos spectacles pour névropathes ! Vous avez bien failli m'avoir ! Je retourne à Paris.  Hasta la vista, compañero...  

 

 

".../... A l'époque je me  faisais appeler "El Minero"en l'honneur de mon oncle, mineur des Asturies que la police avait tué l'année précédente pendant la terrible répression qui a suivi les grèves. Pamplona était ma première grande corrida, après celle de  mon alternative qui n'avait pas été fameuse. Ce jour-là  je me suis surpassé devant un public clairsemé mais que j'ai réussi à intéresser. Et j'ai coupé les oreilles à mes deux Pablo Romero, qui ont bien collaboré. J'alternais avec Domingo Ortega et Luis Fuentes Bejarano.  Ce fut mon jour de gloire et, hélas, ma despedida. La guerre m'a empêché de poursuivre. Je le regrette encore parfois aujourd'hui... ¡ Qué pena ! .../... "

 

Dans le martèlement de la "Chica Yéyé" et sur fond de "Paquito Chocolatero" la corrida de Jandilla  devient celle d'El Juli.  Il a retrouvé son sourire pendant la San Fermin après son bache madrilène. Sortie en triomphe méritée pour le jeune maestro de blanc et d'or vêtu. Le mexicain Zotoluco, ciel et or, est resté en dedans. Le tolédan Eugenio de Mora, de marine et d'or, a été mal servi. Ce jeudi 11 juillet resplendit sous le soleil de Navarre. Don Ernesto aurait de quoi se réjouir.

- Agnès ! ... Mais que faites-vous plantée là ?

- Je vous attendais, et dans cette foule déchaînée j'ai bien cru ne jamais pouvoir vous retrouver. Rien que des foulards rouges et des chemises blanches...! Autant chercher une aiguille...

- Il fallait m'appeler !.. Ainsi, vous avez changé d'avis, c'est bien... J'en suis très heureux...Vous avez vu la corrida au moins ?

- Je me suis fait escroquer par un revendeur mais j'ai eu une place de soleil. L'ambiance m'a interloquée... Quelle fête ! Des types que je ne connaissais pas m'ont fait boire des coups, j'ai mangé des churros dégoulinants de graisse, j'ai même dansé sur les gradins ! Bref, je me suis régalée ! Quel torero votre Julian Lopez et quel ballet de folie aux banderilles ! Vous aviez raison. Pourtant je n'ai pas bien compris pourquoi l'Indien a loupé le quatrième. C'était un grand toro, non ?

- El Zotoluco a parfois l'inconstance des sud-américains, un jour oui, un autre non. C'est ça aussi, la corrida. Mais je constate avec plaisir que vous devenez une vraie aficionada !

- Rien n'est fait mon cher... Chaque chose en son temps ! Je me suis documentée c'est tout.

- Au Club Taurin de Paris sans doute ?

- C'est ça, moquez-vous ! Il était fermé ! Je me suis plongée dans la lecture : Jean Cau, "Les oreilles et la queue", formidable !

J'ai commencé "...Ou tu porteras mon deuil. ". On y apprend pas mal de choses sur l'Espagne d'après la guerre, terrifiant...

- Je pense sincèrement que vous avez ouvert la bonne porte.

- L'autre matin il y a eu une manif anti-corrida. Je l'ai vu à la télé à l'hôtel. Ils étaient tous à poil ! J'ai trouvé ça ridicule. Ils s'y prennent comme des manches. J'ai quand même réalisé que leur combat pour la sauvegarde des animaux, toros ou autres, a une connotation politique très éloignée de ce que m'avait inculqué mon rêveur de père...

- Ces gens-là mélangent tout. On peut bien sûr ne pas apprécier la tauromachie, ne pas l'admettre même... Mais l'interdire comme ils le prétendent, au nom de la liberté et de l'amour des bêtes... Et puis, ça fait partie d'un vaste ensemble de traditions très anciennes. On ne peut pas tout balayer à coups de banderoles, les fesses à l'air de surcroît ! Je vous choque ?

- Non, vous me surprenez. Vous n'êtes pas sectaire. Eux, il le sont, c'est ça qui me gêne. Allons prendre un verre ! Vous connaissez Pamplona ? J'aimerais me balader Calle Estafeta , là où passe l'encierro. Vous voyez ? Je me cultive ! Merci Señor Hemingway ! Je suis très émue en tout cas d'être ici et d'avoir assisté à une corrida dans ces arènes mythiques où notre grand-père a fait le paseo... C'est uniquement pour ça que je suis venue, une sorte de pèlerinage. Je voulais voir, essayer de comprendre... Si on m'avait dit... J'avais un peu peur pourtant... mais j'ai pris sur moi et j'en suis sortie, pas convaincue mais... ébranlée, oui, c'est le mot qui convient. Comme quoi on ne peut pas toujours vivre avec de belles certitudes qu'on brandit comme des alibis.

 

La cohue de la rue Estafeta les emporte dans son flux chaloupé. Elle serre très fort la main qu'il lui a offerte. Bondé le bistrot Fitero, et les pintxos délicieux. Le soir, Parc de la Citadelle, c'est  le traditionnel feu d'artifice, assis sur l'herbe humide. Jusque tard, à la terrasse de l'Iruña, ils sacrifieront à l'incontournable pacharán con hielo, attentifs à ne pas rompre le charme. Pamplona vrombit. On boit, on chante, on tangue, on aime... à s'éclater le cœur.

 

 

*****

 

A suivre

 


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Alimón

Publié le par vingtpasses

 

 

Alimón

 

 

 

ou


L'héritage d'Armando Sanchez

 

 

 

 

 

alimon phot

 

 

 

 

Nouvelle

 

 

Georges GIRARD *

 

 

 

 

A Francine qui a l'infinie patience de me suivre dans mes pérégrinations tauromachiques, tant aux arènes que sur le papier !

 

 

 

 

 

Note de l'auteur : Ceci est une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec des évènements ou des personnages existant ou ayant existé est purement fortuite. Seules les corridas de Madrid, Pamplona et Valencia ont bien eu lieu en 2002.

 

 

 

 

Chapitre 1


 

Paseo

 

Le soleil déclinait ses ombres longues dans la fraîcheur de janvier finissant. Contre-jour silhouetté d'or pâle. Le visage capturait la lumière que l'on rencontre, lissée à la brosse douce, dans les portraits de femmes de l'Ecole Flamande. Les yeux, les lèvres un peu lourdes, demeuraient mi-clos. Nul maquillage ne  rehaussait. Seul suffisait le trait. Pur. Pureté que la souffrance n'avait pas encore effleurée de son aile. Une mèche blond vénitien cascadait d'un bonnet de laine rouge pour mourir doucement sur le front. Les arcades marquées, le nez petit et droit, la pommette haute, le menton que dissimulait presque une grosse écharpe amarante, avaient du caractère. Une vapeur diaphane ourlait le col du blouson coupé sport relevé sur les oreilles. La tête un peu baissée, les mains au plus profond des poches lui faisaient l'air boudeur. Un jean moulait de jolies jambes glissées dans des bottes à talons. Mignonne.

Le silence se laissa égratigner par le train qui filait au ras des Corbières. Hors du temps. Préservation. Repos. Un souffle timide caressait le haut des cyprès noirs qui cernaient ce refuge que l'on dit le dernier. Elle s'était d'abord trompée de refuge, rabrouée gentiment par le gardien du Cimetière Marin. Il lui avait indiqué que son grand-père devait couler des heures agréables au "cimetière des pauvres" en compagnie de Brassens et que cette compagnie-là valait bien celle de Paul Valéry "avec vue sur la mer". Elle avait dévalé le Mont Saint-Clair, longé la Corniche et découvert au cimetière Py la tombe proprettement fleurie d'Armando Sanchez Ganz, décédé à Frontignan dans sa quatre-vingt-sixième année. Ce grand-père qu'elle n'avait même pas connu, le héros brigadiste d'Amposta, l'exilé emporté par l'exode désespéré des vaincus de 38, l'interné de Rivesaltes, lui aurait légué un joli pactole et quelques objets personnels.

C'est du moins ce que disait la lettre du notaire de Perpignan. Face-à-face troublant avec la photo médaillon. L'inconnu la fixe de son regard sépia, le regard de son père quand il lui faisait reproche; il ne parvenait jamais à se donner l'air sévère !.. Des yeux rieurs, les mêmes pattes d'oie, la même bonté un peu bourrue. La discrète plaque de marbre frappée du drapeau républicain espagnol porte une inscription à l'or fin :

 

"Adiós Camarada !"

 

Elle a feuilleté sans envie quelques revues et trouve le temps long. Un homme attend aussi. La quarantaine bien mise. Il est plongé dans un bouquin dont elle ne parvient pas à voir le titre. Brun, l'allure sportive. Ses mains sont soignées. Il porte d'élégants bottillons de cuir fauve. Le teint hâlé, les sourcils fournis. Il lève les yeux. Clairs, bleu-vert. Séduisant. Une secrétaire siliconée leur demande de patienter, le notaire va les recevoir...Un peu déconcerté par ce "les", il se présente sans attendre :

- José-Marí Sanchez, professeur en Langues Orientales à Salamanque, et vous ?

- Agnès Sanchez, secrétaire à Paris. J'ignorais que grand-père avait encore de la famille en Espagne...

-  ... Mais... C'est qu' il était aussi le mien ! Serions-nous  cousins ? J'en accepte volontiers l'augure !

Maître Lloret les détrompera. Ils n'ont aucun lien de filiation directe. Eloignée seulement. Leurs pères étaient demi-frères. Armando Sanchez les ayant reconnus tous deux, leur descendance devient co-héritière de fait. Ils trouveront dans le dossier de plus amples informations. Un codicille doit cependant leur être lu :

 

" Ma dernière volonté est que mes héritiers assistent ensemble à Madrid, Pamplona et Valencia à une corrida l'année de ma mort. A Madrid et à Valencia, je me suis battu. A Pamplona j'ai triomphé quand j'étais jeune matador avant que la guerre interrompe ma carrière. C'est à ma mémoire qu'ils se doivent de respecter ce codicille même s'il leur en coûte. Après seulement ils pourront jouir des fruits de mon travail."

 

L'élégante décoration Art-déco de la brasserie "Le Vauban" les laisse indifférents, enfermés qu'ils sont dans leur réflexion. Agnès s'insurge soudain :

- Il n'est pas question que j'aille m'asseoir sur les gradins d'une arène ! Je ne supporterais pas ce spectacle hors d'âge et cruel ! Mon père m'a appris toute petite à respecter les animaux et s'il était encore de ce monde, il me donnerait raison... De quel droit ce bonhomme que je n'ai même pas connu veut m'imposer cette chose ignoble, pire qu'un assassinat ? Mais pour qui il se prend ? Personne ne peut m'y obliger.

- Et vous perdrez de ce fait votre part d'un héritage qui, ma foi, semble assez confortable. Réfléchissez. Ce n'est quand même pas la mer à boire, trois corridas ! En Espagne ça a beaucoup de gueule, vous verrez...

- C'est tout vu ! Je n'irai pas ! Point.

- La colère vous va bien... vos yeux noisette surtout, et vos mains que vous agitez comme des marionnettes ! Soyez raisonnable... Je vous promets que vous ne le regretterez pas.

- Parlez pour vous ! Si ça vous excite de voir souffrir des taureaux, c'est votre problème ! Moi je m'y refuse. On ne m'a pas éduquée pour que j'applaudisse les bourreaux et ce n'est pas à mon âge que je commencerai...

- Quel âge a donc ce petit paquet d'indignation ?

- Trente. Et célibataire si ça peut vous intéresser...

- Pas pour l'instant... J'ai quarante deux ans et je vis séparé, sans enfant. J'en avais seize quand Armando Sanchez est revenu en Espagne après la mort de Franco pour tenter de retrouver mon père, Andres, et le reconnaître enfin, officiellement. Imaginez le choc ! Et l'émotion aussi dans toute ma famille... Mon père a fondu en larmes en apprenant que Verna, sa mère, avait  disparu sous les bombardements de Durango en mars 37. Il avait à peine un an. Une famille basque l'a recueilli et élevé comme elle a pu malgré la guerre. Il est mort l'an dernier... d'un cancer. Voilà pourquoi je suis ici ce soir, assis en face d'une furie qui n'est en définitive qu'une sorte de cousine et qui m'emmerde souverainement avec ses théories fumeuses ! La carte est sympathique. Que prendrez-vous ? Je vous conseille le steak tartare !..

- L'emmerdeuse préfère le poulet à la catalane et un verre    de Corbières rouge. Vous aussi vous me cassez les pieds avec vos grands airs de cabalero pétri de savoir-vivre ! Mais établissons une trêve voulez-vous ? Il fait bon, profitons-en. J'aimerais un apéritif, pas vous ? ... Que savez-vous en définitive de ce grand-père ?

- Deux Rivesaltes, alors... C'est à Rivesaltes, justement, tout près d'ici, qu'il a échoué en 38 au bout de ce qu'on a appelé la retirada. Ils étaient des milliers, enfermés dans ce camp, civils, brigadistes, républicains espagnols. Des vaincus... La France ne les accueillait pas en héros, non. Elle les parquait lamentablement et se méfiait d'eux.... C'est là qu'il a connu votre grand-mère, Assunta, et que Matias est né, oui, votre père. Il a profité d'un transfert vers le camps de Gurs pour s'évader avec eux et rejoindre les Maquis de l'Ariège. Il y a organisé des réseaux de passeurs qui traversaient la montagne pour mettre à l'abri résistants et aviateurs alliés. A la libération, il est resté en France, à Frontignan. Ouvrier agricole puis viticulteur, il a repris une petite usine d'embouteillage qu'il a fait prospérer, seul après qu'il fut devenu veuf, jusqu'à sa mort...

- Mais pourquoi mon père n'a-t-il  jamais parlé de tout ça ? Il se fermait toujours quand ma mère ou moi lui posions des questions... J'ai seulement appris, très tard, qu'ils avaient définitivement cessé toute relation à la suite d'une violente dispute lorsque mes parents ont divorcé et que mon père est parti vivre avec moi à Paris... Mais quel gâchis ! Quelles têtes de mules !

- On ne peut rien contre ces choses-là. Je suis bien payé pour le savoir... Finissez votre poulet, il va refroidir. Un dessert ?

- Non, vous êtes gentil... Qu'allons-nous faire maintenant ?

- Aller ensemble à ces corridas. Après, nous verrons...

- Je croyais m'être bien fait comprendre... J'ai toujours eu ça en horreur ! Un jour à Nîmes, j'ai même laissé en plan des amis qui voulaient à tout prix que je les accompagne... Je n'ai pas pu entrer aux arènes tellement j'appréhendais ce que j'allais voir... On ne se refait pas. Vous me trouvez idiote, non ?

- Pas vraiment... Mais avant de refuser d'emblée, il convient de connaître. Accompagnez-moi. Je vous y aiderai. Je crois, sans prétention, que je pourrais être un bon guide. Vous n'aimerez peut-être pas, mais au moins vous saurez pourquoi.

 


 

*****

 


 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste en 2009 au Prix Hemingway, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses a publié récemment.

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OPALINES

Publié le par vingtpasses

 

Une nouvelle inédite de Georges GIRARD

 

 

 

OPALINES

 

                                                                                

                                                                       à Francine

 


 

Note de l'auteur : OPALINES, c'est le fil rouge d'un "itinéraire de ces objets insignifiants qui traversent l'Histoire et se chargent au fil des siècles de tout le poids du Souvenir".

 

 

Cabrera, 1810.

 

Chaleur blanche, feu de forge qui craquait les pierres, blessait les yeux salis d'ophtalmie, ravageait les poumons. La brise de mer charriait mollement des fumets de grillades. Les lézards de Cabrera. Vautrés sur la terre brûlante, des milliers d'insectes en lambeaux d'uniformes remuaient l'air épais à l'ombre d'improbables abris. Les éventails donnaient le grade. Du bicorne déplumé des officiers au rabat de giberne en cuir bouilli des autres, les sans galon. Depuis longtemps ils avaient dévoré les chèvres, encore nombreuses à la déferlante des vaincus de Bailén. Même l'âne Martin avait fini sous le couteau du cambusier en une ribambelle de petits cubes de quelques grammes. Confettis de mascotte ! Et la vie se traînait sous le plomb liquide du soleil.

La Junte de Séville les avait relégués sur cet îlot de l'oubli. Point d'amnistie...

Marie-Amédée Augustin Ganteaume était sergent au 14ème de Ligne, avant... L'après ? Personne n'osait plus le rêver ...

En attendant, et puisqu'il fallait vivre, compère, on ne peut rien contre ça, il rôtissait des sauterelles savamment embrochées sur un rameau de coudrier. Son estomac délabré ne souffrait plus le lézard. Un peu de régime lui ferait du bien, qu'il se disait. Lorsque la soif donnait la langue de carton, ce maoufatan de Wagré, le caporal de la fontaine, l'abreuvait de décis d'eau, en échange pardi, de rendez-vous galants avec l'Angélique. Putain qu'elle était belle et qu'elle se laissait bien chevaucher sous la lune! Pour un peu Marie-Amédée l'aurait troussée pour lui tout seul, Tudieu !.. mais comme la ribaude commerçait le vin avec des pêcheurs espagnols...

Un "rafalé" troglodytique le prit en amitié. Un dragon, démonté certes, mais diantre, un pays, tè, excusez du peu mon cadet ! Au fond de sa grotte, sous un monceau de feuilles d'arbousiers, un filet d'air iodé soufflait la liberté. Fraîcheur. L'exploration consuma le peu d'amadou qu'ils se gardaient pour  leur bouffarde. L'étroit boyau descendait bien jusqu'à la mer. Epais comme des passe-lacets, ni le cavalier  ni le fantassin ne s'y coinceraient, ça non ! Restait à négocier avec les espingoles.

Angélique donna lascivement de sa personne dans cette affaire d'hommes.

Trois ex-voto naïfs et deux jolis vases en opaline autrichienne, dons d'un chevau-léger polonais parti du typhus, le pauvre, conclurent le marché.

Tant pis pour le pillage de la petite chapelle.

Fan de pute, ils n'en étaient pas à leur premier !.. 

 

Andrea, le pêcheur majorquin, fit voile cette année-là sur le village de Tarragona où était sa novia. Une blonde levantine très croyante, ma foi.

Les vases en opaline lui valurent, pour sûr, un bon siècle d'indulgences.

Un sacristain de sa parentèle assura la transaction.

 

 

 

 

 

  Amposta, 1938.

 

Trois fois il a traversé l'Ebre accroché à sa barque dans l'eau noire et glacée. Trois fois il a ramené des camarades blessés. Certains étaient morts sans même avoir réalisé qu'il les avait arrachés aux baïonnettes des Africains. Trois fois la peur, les ricochets rageurs des balles. Le cimetière d'Amposta tressaute sous les coups de boutoir des obus. Bouches béantes des tombes éventrées. Et se tordent les croix comme mains en supplique.

Rol-Tanguy, le commissaire politique de la 14ème Brigade, l'a embrassé.

Le bataillon "Henri Barbusse" opérera son repli à l'aube, décimé, dérisoire peau de chagrin. ¡ No pasarán !

Et pourtant...

Pierre Ganteaume sanglote comme un gosse. Il tremble, il a mal. Désespéré, anéanti, vidé. Vains combats que ceux dont on réchappe... Les ajoncs du fleuve bruissent dans ce matin gris de novembre et d'épaisses fumées se traînent vers l'embouchure en longs voiles de deuil.

Pierre, Pedro, El Frances ? Qu'importe son nom à présent... Une pensée l'obsède. Poser son sac trop lourd, retrouver Soledad, respirer sa peau vanille jusqu'à se perdre l'âme et l'aimer, simplement l'aimer, à s'éclater le cœur...

Il n'a besoin que de vivre. Il ne déserte pas.

Il part.

Rejoindre la femme qu'il aime.

Sa guerre est finie. ¡ Adiós camaradas !

 

Une porte s'est rabattue avec fracas au souffle de l'explosion. Il se glisse dans le noir sans réfléchir. Obscurité zébrée des fulgurances du bombardement. Il s'enferme, sauvé. Il n'en peut plus d'avoir couru d'un tas de gravats à un autre, d'un incendie à l'autre. Il n'a pas retrouvé la ruelle fleurie où elle l'attendait, où s'accordaient leurs pas... Demain peut-être.

Il s'endort. Un rai diaphane filtre au ras du sol. Dans le silence assourdissant, après le vacarme de la nuit, plane comme un parfum. Pierre la connaît cette odeur prégnante. L'encens. Des souvenirs en chasuble le submergent. Enfant de chœur !

Soldat perdu... au cœur de ce qu'il croit d'abord être une église et qu'il visite du bout des doigts. Tâtonnements d'aveugle. Il n'a plus son briquet, le cadeau de son père à son engagement aux brigades. La porte entr'ouverte, il se repère mieux et s'étonne. La chapelle a échappé par miracle à la colère, au saccage, à l'anéantissement... Une console sculptée sous une broderie éteinte, un retable intact, la Vierge de la Miséricorde, un prie-dieu à l'accotoir usé, deux vases d'opaline jaune, orangée plutôt. Les fleurs ont dû sécher il y a bien longtemps. On dirait du papier. Dans leurs cadres, quelques photos sépia parafées racontent la gloire éphémère des toreros d'hier. La capilla des arènes de Tarragone a traversé la guerre.

Pierre Ganteaume lui a survécu.

Il ne sait plus prier....

 

 

 

Arles, 1998.

 

Sol ne supporte pas l'enfermement des tunnels. Angoisse, séquelle  d'une enfance bringuebalée, torchonnée, sans d'autre soleils que les bras d'une grand-mère pétrie de toute les bontés du monde. Tunnels, galeries souterraines, voûtes minérales dont on s'inquiète toujours de savoir par quel miracle elles tiennent, arcatures immuables. Ce tunnel-ci, au cœur du grand vaisseau de pierre, ne l'oppresse pas. Elle y respire même. Un air humide qui fleure bon la terre humide. Passée la double tenture rouge, les hommes de toros viennent y déposer leurs peurs. Voussures dorées des chaquetillas, nuques ployées dans le recueillement. Sol  s'y attarde, courte pause avant les cornes des Dolores Aguirre que Marcos lui a décrites en mentant, comme d'habitude. Elle assouplit ses chevilles, d'un pied sur l'autre. Guillermo a trop serré les machos sous le genou. Il fait toujours ça Guillermo. Une Vierge chatoyante, des Sept Douleurs peut-être, pleure ses larmes de cire et sourit. Comme sourit la jeune femme qui vient de se glisser aux côtés de Sol et dont les bottes armées cliquètent sur les dalles.

Eva Maria piquera pour elle tout à l'heure. Elle le fait bien. Guillermo l'admet, c'est rare,  même s'il  ne l'apprécie pas plus que ça.  Nancho, qui revendique haut et fort sa place de premier picador, a failli ne pas venir à Arles prétextant qu'il lui sera très désagréable d'alterner avec cette guapa. C'est vrai qu'elle est belle, le torse pris dans le boléro carapace bleu-encre et or, ses longues jambes gainées de peau chamoisée.

Eva Maria Armenta séduit, sans artifice.

Fragrance légère. Trouble diffus... Sol le sait, tout son être le sait, Guillermo le sait, qui lui en fait doucement reproche. Jalousie latente du valet d'épée...

¡ Me caó en su madre! Il devient grossier Guillermo quand il se prend les pieds dans le tapis  de ses contradictions.

Perla Sol Vargas n'a pas le droit de se laisser aller à ces émois de femme ! Point final.

Torera on veut bien, mais pas plus... ¡ hombre !

La cuadrilla reflue. Sol s'accorde un sursis avant le paseo.

Le fer forgé de la croix de Camargue luit en brillances écarlates à droite de l'autel. La couleur du vase d'opaline aux fleurs joliment disposées glisse dans les teintes orangées sous la lumière vacillante de la veilleuse.

Elle se souvient.

Deux vases chez sa grand-mère, rigoureusement semblables à celui-ci, encadraient le portrait jaunissant d'un homme jeune, canadienne, béret, fusil et poing brandis. Sol passait de longs moments à l'observer, accrochée au regard puissant de cet inconnu, impressionnée par l'allure martiale. Une grand-mère ne pouvant  pas garder de secrets, elle pressait la sienne de questions et l'agaçait jusqu'à la colère.

Soledad feignait si bien de se mettre en colère...

Elle essuyait ses yeux, se mouchait à grand bruit et finissait toujours par dérouler pour sa niña l'épopée des Brigades et celle du Français.

Cuentas de hadas dont le Prince charmait encore et encore son existence ...

 

 

Un grand bonheur était né de ces années de plomb. Un enfant aussi.

Pedro.

 

L'enfant de la veuve Vargas, créature perdue qui n'avait  même pas attendu la fin de son deuil pour se tordre de plaisir dans les bras d'un brigadiste de passage... Un Rouge...

 

"Que Dieu ait en sa Sainte garde Manuel Vargas y Borgo, le héros phalangiste tombé pendant le siège de l'Alcazar de Tolède !.. "

 

Pedro grandira sous le regard lourd de reproches de ses maîtres d'école, des curés aussi raides que leurs soutanes, aussi jaunes que des cierges... Moqué, exclu, il traînera dans l'amertume son baluchon de honte, la honte de n'être rien, sinon l'enfant de personne...

Bien plus tard il mariera Perla Dolores qui finira par lui donner une fille au bout d'interminables nuits de brutalités et de mauvais vins. Exaspération, déchirements, séparations. Ses parents navigueront tant et tant au bord de l'irréparable que Sol trouvera définitivement refuge chez sa grand-mère.

Pedro émigra en France un beau matin, seul, comme tant d'autres à la recherche d'un travail. Dans son maigre bagage, une des deux opalines autrichiennes que Soledad a voulu qu'il emporte, le suppliant de la remettre à son père.  " Pedrito... tu le retrouveras, dis ? "

Gage d'un amour interdit, lacéré par l'absurde ...

Sorti vivant des combats sur l'Ebre et du bombardement de Tarragone, contraint par les vainqueurs à quitter pour toujours la Catalogne, Pierre Ganteaume suivit jusqu'à Collioure l'exode des vaincus.

 Il s'était juré de renouer le fil interrompu, revenir la chercher, les  ramener en pays d'Arles, elle et son petit ...

Les cornes de Fandango, le champion cocardier de la manade familiale, en ont décidé autrement .

Fidèle à sa promesse, Pedro Vargas, journalier aux rizières d'Albaron, déposa le vase d'opaline en offrande  sur l'autel de la capilla des arènes d'Arles. Un de ses compañeros y faisait le monosabio.

Il ne retournera jamais  en Espagne.

 

 

Perla Sol Vargas défile au centre, montera à la main, dans le costume héliotrope et argent que Guillermo s'obstine à appeler "traje blanco ".

Eva Maria Armenta, seule femme picador du moment, se déhanche au pas lourd d'Opalina, la vieille jument à crinière jaune de la cuadra de caballos.

 

 

 

*****

 

 

 

 

A propos de :

 

Cabrera : Ilot désertique au sud de Majorque où la Junte de Séville entassa de mai 1809 à novembre 1814 des milliers de soldats français et étrangers prisonniers. Les premiers furent ceux des armées du général Dupond de l'Etang, défaites à Bailén en 1808.

4000 d'entre eux y moururent.

 

L'âne Martin : Mascotte, porteur d'eau, l'animal fut sacrifié après un vote et découpé en autant de parts qu'il y avait de soldats valides pour le déguster, 1300 environ !

 

Louis-Joseph Wagré : Caporal à la 1ère Légion, Brigade Laplane, il fut nommé responsable de la distribution de l'eau  de La Fontaine, la seule source d'eau potable de Cabrera.

 

L'Angélique : Une des 8 femmes présentes sur Cabrera et dont l'histoire n'a pas retenu le patronyme. Jolie, facile, elle fut avec la célèbre "Polonaise"à la base du commerce du vin avec des pêcheurs espagnols.

 

Rafalé : Nom que se donnaient certains prisonniers qui vivaient nus dans les nombreuses grottes de Cabrera.

 

Opaline autrichienne : Riche en Forchérite (fragments de réalgar et d'orpiment), cette opaline rare a une couleur citronnée tirant quelquefois sur l'orangé.

 

Amposta : Petite localité à l'embouchure de l'Ebre, tristement célèbre pour les combats d'une rare violence qui s'y déroulèrent en novembre 1938.

 

Africains :Il y avait dans les rangs franquistes des troupes africaines venues du Rif (Maroc) réputées pour leur cruauté et leur efficacité en combat rapproché.

 

Rol-Tanguy : Henri Tanguy (1908-2002), ouvrier métallurgiste, syndicaliste, militant communiste, est surtout connu pour son rôle à la tête des FFI pendant la libération de Paris en août 1944. Le colonel Rol-Tanguy a été un grand résistant FTP. Rol est son nom de guerre aux Brigades internationales ( en hommage à Théo Rol, mort au combat ). Il était commissaire politique de la 14ème Brigade "La Marseillaise"et fut gravement blessé à la bataille de l'Ebre.

 

Eva Maria Armenta : Cette élégante et séduisante sévillane se fait connaître à 24 ans en 1997 aux ordres de Manolo Campuzano comme la seule femme picador en activité. Cristina Sanchez et Mari Paz Vega refuseront pourtant qu'elle pique pour elles, ce malgré son talent ! Elle a officié dans la cuadrilla de Luis Mariscal et pour d'autres novilleros. C'est la fille de Manuel Armenta, bandérillero. Elle a 37 ans aujourd'hui.

 

Avertissement de l'auteur : Ceci est une oeuvre de fiction, ce qui ne signifie pas pour autant que tout y soit fictif. Certains personnages, lieux et évènements ont bel et bien existé, ou existent encore.


 

 

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VEEDOR (suite et fin)

Publié le par vingtpasses

 

 

 

 

UNE NOUVELLE INEDITE


de Georges GIRARD *

 

 

 

  (SUITE ET FIN)

 

 

Chapitre 2.     

                     Couvent San Bartolomeo.                            

 

 

 

Sierra de Hornachuelos, novembre 1936.

Les yeux. Des yeux immenses, écarquillés dans la pénombre humide de la salle voûtée. De grands yeux gris, d'un gris si clair qu'on le dirait délavé si une intense lumière intérieure ne jaillissait du tréfonds de cet être de chair, frémissant d'effroi, défaillant d'horreur... Elle cherche le regard de l'homme dont elle a pourtant si peur, y accroche le sien comme un noyé s'accroche au bois flotté qui le sauvera. De ses lèvres tremblantes une prière à peine audible monte jusqu'à celui  qui a le pouvoir de l'épargner.
    - Pas moi... ten piedad...

Mais il n'a pas ce pouvoir, il ne possède aucun pouvoir. Il a déjà désigné six de ces pauvres filles à cause de leur corps épanoui. Six qui sanglotent doucement dans un coin, dévêtues, recroquevillées sous un amoncellement de chasubles et de voiles lacérés que les brutes leur ont arrachés. Il n'en a regardé aucune dans les yeux.  Elle est une des dernières, nue, désemparée, suspendue à la sentence qui va l'envoyer au martyre. Elle n'a pas conscience de sa juvénile beauté dont elle ne cherche même plus à dissimuler la nudité. Cette beauté la condamne. Huit de ses compagnes, plus âgées ou sans grâce, ont très vite été écartées du groupe et amenées sans ménagement dans le jardin du cloître. On perçoit des rafales par intermittence...
    - Pas celle-là, elle est malade, ça n'en vaut pas la peine...
    - Ta gueule ! Tu voudrais peut-être  la garder pour toi, sale fasciste ? Je t'ai dit sept, tu m'en donnes sept ! Sinon je te fous une balle dans la nuque... Tu ne seras pas le premier à  faire connaissance avec mon Makarov ! Tu te décides ou je te tue ?
    - Fais ce qui te plaira, Camarade Lieutenant... Moi, je t'ai sélectionné six novices. Une de plus ça risquerait de fatiguer tes hommes, non ? Et vu ce que vous allez en faire, pas besoin de sobrero , c'est pas une corrida...
    - Qu'ils sont cons ces phalangistes de mierda ! Toujours à discuter comme dans un salon ! Et vous pensez la gagner comment cette guerre ? C'est le Peuple que vous trahissez avec vos beaux discours d'intellectuels ! Et le Peuple, c'est nous ! La preuve ? On va bientôt  faire passer en jugement et  fusiller  ton chef, Primo de Rivera, à Alicante. Vu ?
Attachez-le ! Je lui règlerai son compte plus tard à ce maricón. Camarades, nous avons de quoi nous distraire un bon bout de temps ! Demain, il fera jour.  ¡ Vamonos, Compañerones !
Le Teniente Martinez, de la 3ème Milice Ouvrière de Cordoba, tire violemment la septième novice par les cheveux et quitte avec elle à grand  fracas la salle à manger du couvent, non sans vider au passage un chargeur entier sur un magnifique crucifix en bois ciré.
Les autres lui emboîtent le pas, chacun traînant derrière lui une religieuse dénudée, affolée. Tard dans la nuit, leurs hurlements désespérés font place à un silence de glace...
Entravé à un banc, il veillera jusqu'à l'aube, tendu à craquer vers le moindre bruit, même fugace,  qui pourrait lui donner une indication sinon un semblant d'espoir. Se savoir condamné ainsi le révolte. Finir sa vie à 40 ans, pour rien, il ne peut se résoudre à l'admettre !
Dire qu'il a remué ciel et terre pour sauver celle de Garcia Lorca !..
Tout comme l'ami du Poète, Luís Rosalés, phalangiste convaincu, il s'est heurté à une montagne de bêtise haineuse entretenue par une propagande de fiel et une soif aveugle de vengeance. Rien n'a pu aboutir. Lorca était déjà mort... Et ça, on ne le lui pardonnera jamais. On l'a dénoncé, c'est certain. Arrêté par un groupe de miliciens au portail de la finca Maraval où il pensait se réfugier, ils l'ont entraîné à marche forcée vers la Sierra, repli stratégique d'après les militaires. Martinez l'a néanmoins incorporé comme "supplétif sans arme" dans son unité composée en grande partie d'ouvriers du cuir, de syndicalistes cordouans pressés d'en découdre et de quelques sous-officiers légalistes. Un simple sursis... Il n'appartient pas plus à la Phalange que d'autres, mais les nombreuses relations professionnelles qu'il a nouées au fil des années y ont adhéré. Il fait donc un otage idéal et un parfait "Ennemi du Prolétariat". Sa peau ne vaut pas bien cher. On se charge de le lui rappeler en ricanant sur son passage... Il ne comprend d'ailleurs toujours pas pourquoi on ne l'a pas tué sur place, comme tant de soi-disant suspects... Ce Martinez est décidément un drôle de type. Lunatique, déterminé, courageux, brutal. Cependant, à son égard, il a fait preuve d'un semblant de correction. Jusqu'à l' irruption dans ce couvent perdu au fond d'un vallon de montagne. L'alcool, toutes ces jeunes femmes promises à leurs ébats guerriers, le masque est tombé.
    - Toi ! le Señorito ! Tâche de nous les choisir bien fichues ! On veut pas baiser les duègnes et les laiderons ! A ce que j'en sais, tu as l'œil exercé ! Fais-nous un joli lot de sept... c'est le nombre réglementaire, non ? Tiens, pour te faciliter le tri, les camarades vont te les foutre à poil, prêtes à servir... Mais je t' interdis de toucher à la marchandise ! Exécution !

Sous la menace des fusils et quelques coups de crosses, les nonnes se sont déshabillées, hagardes, grelottantes. Les larmes, les supplications de la Mère Supérieure, Assunta del Carmen, , n'auront servi qu'à décupler la brutalité et la hargne des miliciens, ivres d'une revanche qu'on leur a dit nécessaire à leur croisade ...
Le soleil se levait à peine quand l'ordre fut donné: Rejoindre sans délai les autres unités en mouvement vers Madrid. Ce n'est qu'une fois ses hommes embarqués dans les camions que Martinez réalise en un éclair qu'il laisse derrière lui des preuves infamantes. Il aurait dû les achever, toutes, mettre le feu au couvent, le raser à l'explosif... Quant à cet Aranda, il n'est pas même pas sûr que la balle qu'il lui a tirée au jugé l'a atteint. Mais le temps est compté et il faut prendre le large au plus vite.
D'autres combats les attendent...

Beaucoup plus tard,  José-Marí émerge douloureusement de sa torpeur. Une silhouette diaphane bouge doucement. Des sons déformés lui parviennent, lointains. Une main légère effleure sa joue, ses cheveux. Il distingue, très près des siens, de grands yeux gris-pâle qui l'interrogent. Un vertige soudain l'empêche de se redresser sur le matelas posé à même les dalles. Il distingue les dents parfaites que découvre un sourire timide. José-Marí aimerait le rendre ce sourire, mais il a si mal !..
Sa tête semble se craqueler, s'ouvrir comme une grenade, prête à exploser...
    - Doucement... ça va aller, vous êtes hors de danger. La balle a simplement rasé l'os frontal et a ricoché. Un vrai miracle que vous soyez vivant... Merci mon Dieu !.. Le docteur doit repasser ce soir pour contrôler votre blessure et vous administrer un calmant. Reposez-vous.

Le couvent, devenu infirmerie de campagne des troupes insurgées qui montent sur Madrid, grouille d'uniformes. Dans le cloître, seule une rangée de tombes fraîchement refermées, rappelle le passage des miliciens. Angelina Valdes ne quitte plus le chevet de son blessé. Elle se surprend à l'admirer. Son sang-froid, son courage, son mensonge à ce minable lieutenant. Au moins aura-t-il tenté l'impossible pour lui épargner l'horreur... Le viol qu'elle a subi n'apparaît à ses yeux que comme une  épreuve de plus imposée par la volonté divine... Si douloureuse qu'elle soit, elle finira bien par l'accepter, la prière l'aidera... Mais le risque insensé qu'a couru pour elle cet homme... Une nuit d'épouvante  aurait-elle scellé son destin au sien ? Elle n'ose l'envisager. Et pourtant...Cette évidence la trouble à un point tel... Seigneur, ayez pitié !.. Le médecin Major craint pour la vue de son malade ? Qu'importe, elle restera à ses côtés. C'est là qu'est désormais sa place...
    - Señorita, je suis à peu près certain qu'il risque de devenir aveugle. Totalement ou partiellement, je ne sais pas. Rien ne permet de déterminer à quel moment cette cécité le frappera... Vous a-t-il parlé de son métier ?
    -  Non, pourquoi ?.. C'est si important ?..
    - José-Marí Aranda est veedor.

 

 

 

 

Chapitre 3 .              

Epilogue.

 

 

Angelina Valdes quitta les Ordres quelques semaines plus tard.
Elle était enceinte.
José-Marí Aranda prit sur le champ toutes les dispositions nécessaires pour qu'elle puisse mettre au monde son bébé dans les meilleures conditions possibles. Ce ne fut pas facile vu les circonstances...
Une fille vit le jour au mois d'août 1937. Angelina ne lui survécut pas.

Il donna son nom à l'enfant  en l'adoptant et dénicha une nourrice qui accepta de la garder dans son village le temps que les évènements dramatiques qui secouaient l'Espagne prennent une autre tournure.
Amparo fit ses premiers pas au milieu des gravats, bercée par les explosions de la guerre. Elle passa sa petite enfance à Grenade, quartier de l'Albaicín où son père possédait une agréable maison. L'éducation qu'il lui offrit laissait une grande part à la liberté et à l'initiative. Amparo, fillette curieuse, studieuse et aimante, vénérait ce père si attentionné. Ses grands yeux gris étaient comme une caresse. Cela suffisait à le rendre heureux..
L'année de ses treize ans tous deux déménagèrent pour Pueblo de Granada, des revers de fortune ayant contraint Aranda à une existence moins luxueuse. Il ne garda que sa voiture, une Hispano-Suiza décapotable blanche.
Il retrouva par hasard la trace de ce Martinez qu'il s'était juré de tuer et qu'il recherchait depuis tant d'années. Il n' eut pas à le faire. Le lieutenant était tombé pendant la défense de Madrid en 1939... Ses camarades du PCE semi-clandestin écoutèrent  avec attention la relation qu'il leur fit des atrocités commises par celui qu'ils considéraient comme un héros. Son silence valait bien qu'on le laissât vivre en paix, lui et sa fille... non ?
Amparo l'accompagnait dans les élevages où il repérait avec justesse et autorité les toros braves destinés aux arènes des grandes villes d'Andalousie. Ses lots de six, plus le sobrero, étaient très prisés. Ils  contribuaient toujours à faire le succès des empresas, des grands  toreros du moment et la joie du public de la Fiesta Nacional !

Il perdit peu à peu l'usage de la vue. Personne ne s'en rendit vraiment compte. Amparo avait suffisamment  appris ... Elle était devenue ses yeux.

 


 


 

 

 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste au Prix Hemingway 2009, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses publie ici en intégralité.

 

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VEEDOR (3ème épisode)

Publié le par vingtpasses

 

 

 

 

UNE NOUVELLE INEDITE


de Georges GIRARD *

 

 

                                                          

 

CHAPITRE 1 

 

   Où il est question de déboutonnages (suite 2)

 

 

Pueblo de Granada, fin juillet 1976.

 

... Don Pedro, la soutane verrouillée jusqu' au menton, Carlino à ses basques, revient vers eux.
          - Qu'est-ce que vous complotez ? On nous attend...
    - Rien, Padre... Nous nous posions simplement une question d'ordre métaphysique. Les boutons de la robe d'Amparo. Combien de temps tiendront-ils avant que Dieu nous permette de découvrir sa merveille dans tout l'éclat de sa nudité ?
    - Carlino parie deux cents pesetas qu'ils vont bientôt lâcher les boutons ! On va tout voir ! Carlino en est sûr ! Carlino aime bien les femmes à poil !
    - Tais-toi donc, brebis égarée ! Quant à vous, espèces de mécréants, arrêtez de lui mettre ces idées en tête ! Et qui te les donnera ces fameuses pesetas ? Tu es toujours sans un duro mon pauvre !
    - Carlino fera l'estatua à la corrida de dimanche et il gagnera beaucoup d'argent parce qu'il ne bouge pas d'un cil Carlino !
    - Si c'est pas malheureux ! Faire faire la statue à un simple d'esprit qui risque sa peau dans des courses de mala muerte à la grande joie d'une bande d'imbéciles avinés !
    - Carlino est torero ! Sur les affiches c'est écrit : "El Manco animera la corrida en faisant la statue devant les prestigieux toros de l'éleveur Don Felipe Arranz. Molinero et Pepe Rubio El Gato seront aussi au cartel ".
Carlino aime bien faire la statue ! Et se mettre dans le tonneau aussi ! Parce qu'il ne voit plus les cornes... Carlino a peur des cornes...
    - Un jour on nous le ramènera comme un sac d'avoine troué par la grêle. Que Dieu n'accepte une chose pareille !..
    - T'en fais pas l'abbé, allez ! Il est souple comme un chat le Carlino, il se fera pas prendre !...    Mais où est-ce qu'il a appris à lire cet imbécil ? Il n'a jamais mis les pieds dans une école...
    - C'est moi. Quand je l'ai trouvé après le bombardement de Lérida en 38, il avait à peine dix ans, une main arrachée et un éclat dans la tête. Sa mère était devenue folle l'année précédente, à la mort du pauvre Fabra que tes amis des tchekas ont fusillé près d'Alarcón... ne m'interromps pas Martial...  c'est un gamin fracassé comme des milliers d'autres qu'il m'a fallu sauver du chaos. J'étais brancardier régimentaire et on m'a laissé m'en occuper. Un toubib anglais des Brigades a même tenté plusieurs fois de l'opérer, sans succès. A la fin de la guerre je suis revenu ici et je l'ai gardé près de moi. On m'avait interdit tout ministère. Prêtre sans paroisse comme toi instituteur sans élèves, j'avais tout mon temps à lui consacrer.  J'ai mis pourtant plusieurs années à lui apprendre à lire et à compter !  C'est hélas  tout ce que j'ai pu faire pour lui donner un semblant de dignité... Voilà l'histoire.
    - L'abbé... sauf le respect que je te dois, sache que jamais, non, jamais je n'ai cautionné, et je ne suis pas le seul, les exactions des "conseillers" soviétiques dans cette guerre atroce. Je le jure sur la Vierge, et pour un non croyant comme moi... c'est pas des paroles en l'air, tu peux me croire ! Les membres des tchékas, les purges qu'ils ont multipliées à coups de sacas, ces rafles aveugles, les charniers qu'ils ont laissés sur leur passage à Alarcón, à  Paracuellos ou ailleurs, tout ça n'a rien à voir avec mon propre engagement au PCE et les combats que j'ai menés pour cette Liberté que certains ont voulu confisquer aux Espagnols... J'ai payé très cher ma fidélité au Parti, ils ont même failli m' exclure, et maintenant que Franco est mort, je continue à payer... Je ne t'en veux pas l'abbé, les tiens aussi ont payé très cher... Je le sais... et je le déplore.
Ah... Padre, y' a des moments où je regrette presque que les franquistes ne m'aient pas fusillé au bord de la route d'Alfacar en 36, aux côtés de Dioscoro Galindo, "El maestro rojo". Ils l'ont exécuté dans le ravin de Viznar. Lui au moins il est parti en bonne compagnie... Federico Garcia Lorca, tu te rends compte ? On peut raconter tout ce qu'on veut sur  leur bourreau, qu'il était drogué au café, qu'il était au bout du rouleau, qu'il ne savait plus ce qu'il faisait... non, ce cabrón de José Valdès Guzmán a commis ce jour-là un crime impardonnable que rien ne pourra jamais effacer, rien... tu m'entends ?
Mourir un beau matin d'été en récitant des vers... Quelle ironie !..

 

 

 Verde que te quiero verde.
 Verde viento. Verde ramas.    
 El barco sobre la mar
 y el caballo en la montagna...

 

 - Ne ressasse plus ces monstruosités Martial... tu te fais du mal ! Si tu n'es pas tombé sous les balles des assassins de Viznar, c'est que Notre Seigneur ne l'a pas voulu... Eh ! Tu écoutes quand je te parle ?.. Nom de ... !
          - ... Il y avait aussi deux anarchistes avec eux, des toreros. Andres les a peut-être connus.
    - Joaquim Arcollas Cabezas oui,  j'avais fait le paseo plusieurs fois avec lui, mais pas Francisco Galadi... Martial, arrête de remuer cette merde comme un malade... C'est fini ces horreurs, non ?... Quelle tristesse !
    - Tu as raison compañero. Mais ça fait du bien de dérouler le fil de  ma chienne de vie, surtout avec l'abbé et toi. Après toutes ces années de plomb c'est tellement bon de pouvoir enfin parler librement aux amis, les vrais, ceux qui n'ont jamais failli... Même à Dolorès  j'ose pas raconter ces choses. C'est une femme, elle comprendrait pas...
- Moi je n'aime pas beaucoup revenir sur mon passé. Il n'a rien de glorieux tu le sais. Cette saloperie de guerre a brisé ma carrière. Je n'étais pas un aigle, non, mais j'en voulais, je me battais, je rêvais... Quand on a vingt ans, on boufferait la lune à pleines dents ! Je me les suis cassées en croyant que je deviendrais un grand torero... Cette guerre, il fallait la faire. Je me suis engagé comme tant d'autres... sans bien comprendre. J'ai fini chauffeur d'un capitaine polonais à la 13ème Internationale, Bataillon Rakoski. Tu parles d'un héros !.. En 38, j'ai suivi l'exode vers la France, la retirada... Lamentable... J'ai échoué à Collioure sous une pluie glaciale. J'y suis resté. C'est là que j'ai assisté à l'enterrement d'Antonio Machado qui est venu  y mourir, en exil, si loin de sa patrie... Cette guerre  aura dévoré jusqu'à ses plus grands poètes... Je me souviens que son cercueil était recouvert du drapeau républicain... Après seulement je suis rentré au pays. Et j'ai vivoté, corridas, festivals, comme banderillero sans cuadrilla fixe, subalterne, quoi... puisqu'on refusait mon nom sur les cartels. Puis j'ai été valet d'épée, des gamins qui n'ont pas percé... En  71, quand mon jeune cousin José Mata  s'est fait prendre à Villanueva de los Infantes et qu'il est mort... pauvre Pepe... à trente-quatre ans... j'ai raccroché définitivement. Mais c'est pas le tout, au boulot, assez de bavardage !.. ¡ Adelante !
 
Don Pedro et Carlino s'installent sur le chariot, mi herse mi traîneau, que tirent en tournant en rond dans les épis coupés jusqu'au ventre deux mules à la croupe rebondie.                                     .
Un parasol délavé qui abrite les fouleurs vante les mérites d'une boisson américaine "con gas". Le soleil monte à son zénith.
Andres et Martial ont repris leurs fourches. Ils vannent à grandes envolées, sous une averse de grains lourds, un mouchoir sur le visage. Avec leurs chapeaux à larges bords on dirait des vaqueros démontés, égarés dans la poussière âcre de cette moisson d'un autre âge. La légère bise descendue de la sierra  toute proche soulève d'épais tourbillons de fétus de paille.
Battement des fléaux, claquements du fouet, rires clairs des femmes, cris aigus des enfants couverts par les coups de trompettes des ânes.
Amparo, botijo sur la hanche, va d'un à l'autre, encourage, désaltère. Son décolleté  généreux redonne aux hommes un surcroît de vigueur ! Quelques épouses en éprouvent un pincement de jalousie et pas mal de regrets...
L'une d'elles entonne une sévillane que toutes reprennent en chœur :

 

 

                ¡ Viva mi Andalucía,
                viva mi pueblo !
                Andalucía, guapa, gitana,
                mujer morena,
                despierta que eres libre
                gitana, de tus cadenas.
                ¡ Despierta !

 

 

 

Un touriste français égaré mitraille cette scène colorée et campera.
Ce soir, dans le bistrot de Jefe, on fumera avec délectation les "Gitanes" que Carlino lui aura extorquées, tout un paquet !...
          - Je me demande comment il a réussi son coup...
    - En faisant faire des "tours de manège" aux niños du francés ! Tu parles s'ils étaient heureux de tenir les rênes !

Assis à l'écart devant un verre de fino, José-Marí Aranda est plongé dans la contemplation d'une vieille affiche de la Real Maestranza de Sévilla. Les murs en sont tapissés. On ne distingue pas ses yeux dissimulés derrière d'épaisses lunettes noires. Amparo est la seule femme au milieu de tous ces hommes en chemise blanche qui bavardent gravement dans d' épaisses volutes de fumée. Sa présence n'a rien de déplacé. La robe de cotonnade légère est pudiquement boutonnée.
          - L'abbé, parle-moi du père d'Amparo.

 

(A SUIVRE)

 

 

 


 

 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste au Prix Hemingway 2009, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses publie ici en intégralité.

 

NB : Le lecteur impatient peut accéder  au texte intégral sans attendre le prochain épisode en cliquant      ici

 


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VEEDOR (2ème épisode)

Publié le par vingtpasses

 

 

AVERTISSEMENT

 

Au début, on ne se doute de rien. L’auteur tisse doucement la trame de son récit et nous familiarise avec des personnages simples et authentiques de l’Espagne profonde des années 70. Quelques pages plus loin, le drame sera brutalement révélé. Une brutalité incroyable qui vous saute au visage et vous rappelle que les bornes de la sauvagerie humaine et de sa barbarie, près de nous comme jadis, peuvent être indéfiniment reculées. Et si le temps fait son œuvre, et si la vie reprend ses droits, il y a  néanmoins l’héritage. Passées la tragédie et les années, l’amertume est restée, au fond du cœur. Le temps n’a pas effacé la blessure qui brûle encore la chair et le cœur. La descendance est sauve mais pas indemne. Ce récit bouleversant suggère tout à la fois la survivance du traumatisme, le devoir de mémoire, et la force qui soutient la vie. 

 

C. CREPIN

 

 

 

 

UNE NOUVELLE INEDITE


de Georges GIRARD *

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1 (suite 1)

 

   Où il est question de déboutonnages 

 

 

Pueblo de Granada, fin juillet 1976.

 

... Amparo noue la corde à l'arbre et rejoint l'infirme qui renifle en s'essuyant les yeux de sa lourde patte maculée de morve. Il se serre dans l'encorbellement  des bras nus comme un enfant contre sa mère. Elle caresse les cheveux broussailleux d'un geste tendre, protecteur. Carlino gargouille d'un rire décentré, haut perché. Le chagrin est oublié.
Riant aussi, elle  le raccompagne par la main sous l'olivier et détache d'un geste coulé un énorme botijo tout suintant. Andres s'en empare, surpris par le poids . Il le cale sur son avant-bras relevé et présente le goulot dodu aux lèvres d'Amparo qui boit de longues rasades à la régalade. L'eau coule sur son menton, glisse dans son cou, s'insinue entre ses seins. Elle remercie d'un éclatant sourire. La soixantaine d' Andres s'en trouve tout émoustillée !
    - Je vais porter aux autres, buvez tant qu'elle est encore fraîche. ... Et, por favor , soyez gentils avec Carlino... ¡ Hasta pronto !

Ils la suivent des yeux qui dégringole vers l'aire où les faneurs déchargent des ribambelles d'ânes croulant sous les gerbes.
          - ¡ Qué maravilla ! Nom de Dieu, qu'elle est belle !.. Oh ! Pardon l'abbé !..
    - Tu es tout pardonné Andres, et toi aussi Martial car sous peu tu vas nous servir la même litanie ! C'est vrai que Notre Seigneur a fait du bon  boulot et qu'il nous donne à admirer, sans nous condamner pour autant, une de ses plus belles créatures.
    - Tu le remercieras de notre part l'abbé ! C'est bien aimable à lui ! Mais comme dans la foulée il interdit le péché de chair, on se retrouve quand même marrons nous autres...
    - Surtout qu'Amparo, pour ce qui est de ... hum... enfin, vous m'avez compris ... ¡ nada !

Don Pedro Pradal ne tient pas à en entendre davantage. Il entreprend de reboutonner son antique soutane lustrée. Bedeau pour l'occasion, Carlino le seconde du mieux qu'il peut.
          - C'est drôle les femmes. Je veux dire certaines femmes. Elles te montrent rien et c'est pire que si elles se baladaient entièrement nues ! Tu as vu les boutons de sa robe ? Ouverts en haut et en bas, et les rares qui restent fermés t'empêchent de te rincer l'œil !
    - Moi, je n'oublierai jamais que je l'ai reluquée à poil pendant plus d'une heure... Je m'étais même promis de la marier après ça...
    - C'était quand ?
    - Elle devait avoir dix-sept ans, en 54 je crois. A l'époque je bandérillais pour " El Granada" et je courais beaucoup pour garder la forme, à presque trente-huit ans il le fallait ! Un jour que je soufflais comme un bœuf en suivant le Rio, je l'ai vue. Elle se baignait sans rien sur elle, la guapa ! Je me suis planqué et j'ai assisté au spectacle... C'est long une heure, allongé dans les herbes à faire le voyeur... j'en pouvais plus !
    - Et alors ?
    - Alors... Rien ! Elle s'est rhabillée et a pris tranquillement le chemin du village. Après, j'ai bien tenté des approches mais ça n'a pas marché.
J'ai même pas eu droit à "La porte", son père me l'a refusée sous prétexte que j'étais trop vieux et qu'un banderillero c'était pas assez reluisant ... Pour ce que ça a donné ! A trente-neuf ans, elle est toujours pas casée. Je te jure Martial, que par moments je peux pas m'empêcher d'y repenser, son corps, son cul, ah ! ce cul !.. ses seins, son ... tout quoi !
    - Vu la façon dont tu la déshabillais du regard tout à l'heure, je comprends mieux ! Moi aussi j'aurais bien aimé me la culbuter un brin, dans une grange ou même derrière le cimetière, tiens... C'était en 65, quand je suis sorti de tôle. A Carabanchel, pendant quinze ans, tu as le temps de te fabriquer des cuentas de hadas à te faire péter  les méninges ! Je suis devenu comme fou la première fois que je l'ai vue, mais j'ai pas osé. Et puis Dolorès veillait au grain ! Tu la connais ! Au Parti, les camarades m'ont laissé entendre qu'il fallait pas trop lui tourner autour, rapport à son père. Ils ne tenaient pas à avoir des problèmes avec lui... si j'ai bien compris, une vieille histoire qu'ils ne voulaient pas remuer. Va savoir...
Tu le connais, toi, le père d'Amparo ?
    - Pas plus que ça. Il n'est pas d'ici à ce qu'on dit. Il est arrivé avec sa gamine l'année où tu es rentré de France et qu'ils t'ont arrêté. Pas très sympathique à ce que j'en ai vu. J'ai appris qu'il va souvent dans les ganaderias de la région et qu'il y amène toujours  sa fille. C'est elle qui conduit. Tu sais, l'Hispano- Suiza T49 "Barcelona" blanche, une vraie pièce de collection, ça vaut des millions de pesetas un truc pareil ! Doit pas être fauché le José-Marí Aranda... Faudra demander à l'abbé, il sait des choses.

 

 

(A SUIVRE)

 

 

 


 

 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste au Prix Hemingway 2009, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses publie ici en intégralité.

 

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VEEDOR (1er épisode)

Publié le par vingtpasses

 

 

 

UNE NOUVELLE INEDITE


de Georges GIRARD *

 

                                                             à Francine.                         

                                                                        à Marion qui aimait tant Chamaco...

        


Note de l'auteur : Toute ressemblance avec des personnages ou des évènements existant ou ayant existé est purement fortuite, quoique...

 

 

 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste au Prix Hemingway 2009, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses publie ici en intégralité dans une serie de 6 aricles dont voici le premier.

 

NB : Le lecteur impatient peut accéder au texte intégral sans attendre la publication des épisodes suivants en cliquant  ici

 

 

 

 

CHAPITRE 1 


   Où il est question de déboutonnages  

 

 

Pueblo de Granada, fin juillet 1976.

    Carlos Fabra, dit Carlino, qu'on surnommait "El Manco", tournait à vide et avec frénésie la mollette de mise au point d'une relique de jumelles qui avaient dû être des Zeiss, dénichées dix ans plus tôt sous un tas de pierres sèches à l'orée d'un champ. Il ne les quittait plus, sinon pour se laver, chose qu'il entreprenait très rarement vu que l'eau était précieuse et qu'il importait de ne pas la gaspiller ! Les laissant pendre à la courroie de ficelle bricolée, Carlino pointa vivement l'index de sa main valide en direction d'une silhouette qui montait le chemin vibrant d'air surchauffé. En ce milieu de matinée la température grimpait déjà.
    - C'est Elle ! Elle arrive ! Elle vient porter à boire ! Carlino est content ! Carlino est très content !
Un sourire extatique retroussait ses lèvres épaisses sur une denture tout de guingois.
    - ¡ Quieto hombre ! Calme-toi !.. De toute façon elle  sera pas là avant un bon quart d'heure. Tu ferais mieux de mettre vite fait de l'ordre dans ta tignasse d'épouvantail... Amparo n'aime que les hommes soignés !
    - Andres a un peigne à prêter à Carlino ?
    - Pas sur moi. Martial, passe-lui le tien.
    - Pour qu'il me casse encore trois dents comme la dernière fois ? Qu'il se démerde... Padre, vous auriez bien un peigne, non ?
    - Fous-toi de ma gueule Martial ! Andres et toi, je vous trouve foncièrement cruels envers Carlino. Vous savez pourtant qu'il n'a pas toute sa tête... Fichez-lui la paix, bon Dieu !
    - Amen !... Tu as raison l'abbé, nous  sommes des brutes ! Sauf qu'il aime assez qu'on le charrie le Carlos, et c'est sans méchanceté, non ?
    - C'est pas un peu fini vos discussions ? J'aimerais me reposer au calme. Cette chaleur de plomb me tue, pas vrai Carlino ?
    - Si Andres dit qu'il fait chaud, alors Carlino a chaud lui aussi.

Il n'en finissait plus avec sa mise au point. A l'ombre ronde de l'olivier les corps étendus dessinaient les rayons d'une roue de charrette. Ils avaient accroché leurs chemises aux branches basses, l'abbé sa soutane retournée comme peau de lapin. Une femme effectivement approchait, tirant un âne gris chargé d' un chapelet de  botijos ruisselants et ventrus.
Elle disparut dans le dernier lacet avant le raidillon qui mène à l'aire de battage.
    - Carlino ne la voit plus ! Carlino l'a perdue ! Carlino est un burro ! Et il s'enfuit à toutes jambes, moulinant frénétiquement des bras. Recroquevillé contre un muret, il ne bougea plus. Il pleurait...
    -  Pauvre gosse !
    - L'abbé, je te rappelle que le gosse en question aura bientôt la cinquantaine et qu'il ne t'a pas attendu pour galoper après toutes les gamines de la région ! Malgré son bout de ferraille dans le crâne, manchot ou pas, il court comme un lapin, même que quelques pères ont failli sortir les fusils !  Enfin, ceux qui avaient réussi à en garder un... Avec toutes ces réquisitions, ça n'a pas été facile de camoufler des flingues, surtout des armes de guerre ! La Gardia Civil  a perquisitionné chez moi je ne sais plus combien de fois...¡ Hijos de Puta !
    - Oui mais toi... après quinze ans dans leurs prisons, tu étais resté un suspect. Maintenant, ça va changer, le Roi l'a proclamé... ! La guerre est finie... Le franquisme c'est fini ... Que Dieu en soit remercié !
    - Que tu dis... Les camarades n'ont pas confiance. Et moi non plus d'ailleurs. Même certains vieux de la Phalange pensent comme moi, tu imagines. Je l'ai entendu à la télé chez Jefe. Pourtant eux, il en ont donné des gages de bonne volonté depuis quarante ans !..
C'est pas tout ça, Andres ! remue-toi, nous avons de la visite !
    - Tu me fatigues, l'instit, avec ta dialectique... Putain ! Mais c'est vrai qu'elle arrive ! T'aurais pas pu le dire plus tôt, non ?

 

Le bourricot rétif mordille la longe courte. Elle continue d'avancer avec une grâce ondulante dans la splendeur de ses quarante ans. Ses cheveux de jais en bandeau se rejoignent sur la nuque en un  lourd chignon, sa peau est hâlée naturellement. Elle est en nage. La bricole tendue par l'animal fait ressortir les muscles d'une épaule galbée, raidissant le coton anthracite de sa robe, écrasant sa poitrine épanouie qui colle, triomphante, au tissu moite de transpiration. Tous les boutons du col sont dégrafés. Chacun de ses pas souples creuse sur ses cuisses, entre l'aine et la hanche un sillon nerveux dont le léger vêtement conserve l'empreinte. Ses jambes sont longues, son ventre plat, ferme. Elle a ouvert aussi le bas de sa robe pour se faciliter la marche.  Il émane de sa personne une troublante sensualité...
    - ¡Hola Padre ! Hola Martial ! Hola Andres ! Qu'est ce que vous avez encore fait à Carlino ?
    - Il boude ! Il ne t'avait plus dans ses jumelles !

 

(A SUIVRE)

 

 

 

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Nimeño...

Publié le par vingt passes, pas plus...

Maroc. Casablanca, Hôtel International, fonctionnel mais anonyme; j'attends le repas du soir, allongé sur le lit, écoutant distraitement TV5 Europe... Soudain, «... le torero français Nimeño II s'est donné la mort... ». Effondré sur ce lit trop grand, les larmes affluent ; dans cette immense solitude, personne à qui parler, personne avec qui partager cette peine. Des souvenirs défilent...

 


L'hôtel de Dému, à quelques kilomètres de Vic, et ces interminables parties de flipper en attendant la corrida du lendemain...


La fameuse novillada nocturne de Nîmes ; je m'étais faufilé jusqu'au dessus du toril. Dans l'attente du paseo et de Macandro en retard, je voyais Espla et sa mèche de cheveux à la Hitler, Nimeño plus blanc et ailleurs que jamais...


L'historique Miurade de Béziers, Mendez et Christian blessés tous deux, en piste pendant la faena de Milian, insistant face à un assassin malgré blessure ouverte au bas ventre. Je n'ai jamais revu deux maestros en piste pendant la faena du troisième...


La folle équipée Limoges - Logroño et retour dans le week-end pour voir Christian tuer un Miura et le sobrero.


La grandiose corrida de Guardiola. Pressentant l'histoire, j'avais acheté un billet bien au dessus de mes moyens !   Comment oublier Christian assis à l'estribo après la mort du cinquième, seul, vieilli, vidé, répondant distraitement au Président qui lui demande si le sixième peut sortir.


D'autres souvenirs s'emmêlent au travers des larmes. La somptueuse alternative, le portier du Grau du Roi refusant l'entrée au callejon, le quiebro après poursuite à Barcelone...


La nuit a été très pénible. Deux jours plus tard, j'étais à Zahariche devant le célèbre portail aux bucranes. Je n'ai jamais osé rentrer. Dans le cercado de gauche, un autre Pañolero* me regarde fixement...



Guy PAILHES. 


* Pañolero, toro de Miura qui accrocha dramatiquement Nimeño à Arles le 10 septembre 1989.

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La mort de Jose Gómez Ortega "Joselito" (1895-1920)

Publié le par charles CREPIN

Joselito fut le plus grand maître de la lidia ancienne. Il fut à lui seul l'excellence et l'encyclopédie du toreo. Dépassant tous ses prédécesseurs, il apporta sa contribution à construire le toreo moderne. Intelligent, courageux, possédant une parfaite connaissance du toro, un répertoire immense et varié, une sureté et une maestria hors du commun, il pratiquait un impitoyable toreo de domination. Sa mort survenue le 16 mai 1920 devant le toro « Bailaor » dans les arènes de Talavera laissa le monde taurin stupéfait et dans un profond désarroi, résumé ainsi par Guerrita : « se han acabado los toros !» (La corrida, c'est fini !). La mort de Joselito, causée par ce toro indigne de lui, parût tellement incroyable que le poète Gerardo Diego le rendit maître de sa fin :

 

"Et tout cessa, à la fin, parce que tu le voulus.

Tu t'offris, j'en suis sûr.

On le voyait à ton sourire triste,

ton dédain fait fleur, ton pur dédain".

 

 

 Un récit de Gregorio Corrochano, essayiste et chroniqueur espagnol (1882-1961), raconte avec émotion ce dernier combat :

 

"Qu'est-ce que toréer ?


Je ne Ie sais. Je croyais que JOSELITO Ie savait et j'ai vu comment un toro l'a tué.


16 mai. Feria de Talavera. Toros. Mois de mai, mauvais mois pour les toreros. ( ...) Six heures de l'après-midi. Dans le ruedo, il y a un toro qui s'appelle "Bailaor". Il est le fils de "Canastillo" du comte de Santa Coloma , et de la vache "Bailaora" du duc de Veragua. II est noir, "bajo de agujas", bien nourri, bien "puesto en cornicorto", avec la tête frisée comme s'il avait une peau de karakul, bien dans le type de Santa Coloma (1) (...)


On entend la sonnerie d'un changement  de suerte. (...) Joselito  s'approche de la barrière pour prendre les "trastos de matar".


- Le toro a perdu la vue sur les chevaux, me dit Jose.


- Le toro me semble "burriciego", lui répondis-je.


Chacun explique son point de vue. Avant que nous ne tombions d'accord, les clarines coupent le dialogue. Les clarines annoncent qu'est arrivée l'heure de la mort. Ceci est si fréquent, et s'entend de si nombreuses tardes que personne ne s'en inquiète, pas même les femmes qui portent des fleurs pour le torero avec une inconsciente anticipation.


Joselito sort armé de l'épée et de la muleta, il va tuer le toro. Personne n'en doute ; et pas lui. Joselito, sûr de son expérience, avec l'idée que le toro a perdu la vue sur les chevaux, lui approche la muleta sur les yeux, pour qu'il la voie. Le  toro ne la voit pas et derrote court, par instinct. Le torero s'éloigne pour aller dans un autre terrain. Quand Joselito entre dans la distance où le toro le voit, il s'élance. José l'attend tranquille et tente de l'éloigner avec la muleta, comme il l'a déjà fait si souvent avec exactitude. Mais le toro arrivant sur la muleta, la perd, ne la voit pas, ne la suit pas, et frappe aveuglement dans la vague silhouette. Il soulève le torero pris par un muscle; le torero tombe sur la tête du toro et, en l'air, celui-ci lui donne, avec l'autre piton, la cornada qui le tue. Le tout aveuglement. Le toro le blesse sans le voir, parce qu'il a perdu la vue sur les chevaux, ou parce qu'il est "burriciego", de ceux qui ne voient pas de près, comme je le croyais moi-même. Nous ne nous sommes pas mis d'accord, et il me reste le doute. Maintenant c'est égal. Le toro a tué Joselito.


Dans l'infirmerie de la plaza, sa cuadrilla remplie d'épouvante l'entoure, ainsi que Sanchez Mejias qui avait alterné avec lui. Ils disent des paroles incohérentes, mêlées de sanglots. Ils pleurent sur lui et sur eux. Si un toro a tué Joselito, le maestro, à eux, que va t'il leur arriver ? Chacun ne vit qu'à cause d'un quite que lui fit José. Maintenant, sans lui, avec qui vont-ils aller toréer ? Ignacio, qui jamais n'avait pu se douter qu'il lui faudrait tuer le toro qui avait tué Joselito. Camero, son grand picador des toros difficiles, de ceux dont ils triomphèrent, mille fois plus difficiles et plus dangereux que « Bailaor ». Blanquet, à qui il commandait d'un coup d'œil, ou qu'il appelait de la main lorsqu'il ne pouvait quitter le toro des yeux. Enrique El Almendro, qui disait de son andalou mordant : « Te fiste! Te fiste! ». Et Parrita qui répétait: « iI est parti!  il est parti ! »


Ils le voyaient et ils ne pouvaient le croire. Eux qui, inquiets lorsqu'ils attendaient dans le patio de caballos avant la corrida, voyant arriver Joselito, disaient : « bien! José est là ». Et cela leur rendait la tranquillité. Comme s'ils ne savaient pas qu'il viendrait ponctuellement, comme s'ils craignaient qu'il n'arrive pas à temps et qu'ils doivent toréer sans lui. « Bien, José est là », et ils s'enveloppaient le corps des capotes. Maintenant oui, ils se trouvaient sans lui. Ils devraient toréer sans lui. Parce que maintenant, il n'arriverait plus à temps au patio de caballos. Qu'elle tragédie que celle de ces hommes, (...) celle de cette cuadrilla sans le maestro. Ils étaient tous pleins de peine et de terreur. Ce n'était pas la peur de la mort qu'ils avaient approchée de si nombreuses fois. C'était que cela donnait peur de voir Joselito tué par un toro.


A minuit, commencèrent à arriver les gens de Madrid. Les uns étaient journalistes et photographes. D'autres n'avaient rien à faire là. Ils s'approchaient silencieux, et disaient en le regardant, sans oser élever la voix: « c'est vrai, c'est vrai ! » Et ils sortaient. (...) Le jour arriva.


- Allons à Sevilla, dit Ignacio en se levant.


Ils se levèrent tous. Prirent Joselito sur leurs épaules. Sur les épaules, il était sorti souvent. Mais maintenant, ils le sortaient, sans bruit, sans rires, sans applaudissements, silencieusement. Et, enlacés à lui, ils le portèrent à Sevilla.


Qu'est ce que toréer ? "

 

 

(1) Le toro "Bailador" ou "Bailaor" était de l'élevage de la veuve de Vicente ORTEGA, Doña Maria

Josefa Corrochano qui l'avait créé au début du siècle. En 1909 et 1910, son fils ainé, don Venancio, acheta des vaches au duc de Veragua et, en 19I4, le semental "Canastillo" à don Dionisio PELAEZ qui l'avait acquis lui-même du comte de Santa-Coloma. "Bailaor" avait 5 ans révolus et pesait 420 kilos sur pieds. Sorti 5ème, il prit 8 piques et tua 4 chevaux.

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Une étoile filante...

Publié le par guy PAILHES

Mille neuf cent soixante et quelque...Novillada en nocturne à Lunel. Une déjà vedette au cartel : Victor Mendez. Son apoderado-mozo de espada, Gonzalito, a amené un colombien - ou un vénézuélien?- parfait inconnu pour compléter l'affiche...


20 h Hôtel de la Gare. La vedette s'habille, un costume " étrange " orange et noir, hérité de Curro Romero dont Gonzalito est le mozo de espada attitré. Une foule d'amis, de curieux, encombrent la chambre. Notre sud américain que nous appellerons Miguel, lui, est seul avec un costume cent fois loué, les machos repeints à la bombe " or ". Je suis là, désemparé, mal à l'aise, dans cette chambre trop grande, trop impersonnelle, dans la chaleur moite de juillet. Miguel me dit, tandis que je l'habille tant bien que mal " je vais tuer pour mon père qui est au ciel et pour toi qui veux bien m'aider..."


22 h La vedette a déjà coupé une oreille. Manifestement, dés les premiers capotazos, Miguel ne sait rien des toros. En danger permanent. Je casse ma montre sur le burladero en tapant dessus pour "quiter" le toro lors d'une pose de banderilles suicidaire.


23h30. La vedette a triomphé ; nous serons invités a manger une paella à minuit : prévue pour 20 personnes, nous partagerons finalement le plat à 50 !

Je déshabille Miguel, le costume ne sera pas reloué, il est déchiré en de multiples endroits. Après la douche Miguel enfile ses habits civils : baskets usées, jeans idem, polo publicitaire "texaco" et ...blazer trop grand (volé au Corte Ingles). Gonzalito le paie cent mille francs (anciens!). Je lui traduis en Pesetas. Je n'oublierai pas son regard triste et résigné...


Minuit. Je raccompagne Miguel à la sortie de Lunel.  Il repart à Madrid en stop.


Je ne l'ai jamais revu.

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