VEEDOR (2ème épisode)

Publié le par vingtpasses

 

 

AVERTISSEMENT

 

Au début, on ne se doute de rien. L’auteur tisse doucement la trame de son récit et nous familiarise avec des personnages simples et authentiques de l’Espagne profonde des années 70. Quelques pages plus loin, le drame sera brutalement révélé. Une brutalité incroyable qui vous saute au visage et vous rappelle que les bornes de la sauvagerie humaine et de sa barbarie, près de nous comme jadis, peuvent être indéfiniment reculées. Et si le temps fait son œuvre, et si la vie reprend ses droits, il y a  néanmoins l’héritage. Passées la tragédie et les années, l’amertume est restée, au fond du cœur. Le temps n’a pas effacé la blessure qui brûle encore la chair et le cœur. La descendance est sauve mais pas indemne. Ce récit bouleversant suggère tout à la fois la survivance du traumatisme, le devoir de mémoire, et la force qui soutient la vie. 

 

C. CREPIN

 

 

 

 

UNE NOUVELLE INEDITE


de Georges GIRARD *

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1 (suite 1)

 

   Où il est question de déboutonnages 

 

 

Pueblo de Granada, fin juillet 1976.

 

... Amparo noue la corde à l'arbre et rejoint l'infirme qui renifle en s'essuyant les yeux de sa lourde patte maculée de morve. Il se serre dans l'encorbellement  des bras nus comme un enfant contre sa mère. Elle caresse les cheveux broussailleux d'un geste tendre, protecteur. Carlino gargouille d'un rire décentré, haut perché. Le chagrin est oublié.
Riant aussi, elle  le raccompagne par la main sous l'olivier et détache d'un geste coulé un énorme botijo tout suintant. Andres s'en empare, surpris par le poids . Il le cale sur son avant-bras relevé et présente le goulot dodu aux lèvres d'Amparo qui boit de longues rasades à la régalade. L'eau coule sur son menton, glisse dans son cou, s'insinue entre ses seins. Elle remercie d'un éclatant sourire. La soixantaine d' Andres s'en trouve tout émoustillée !
    - Je vais porter aux autres, buvez tant qu'elle est encore fraîche. ... Et, por favor , soyez gentils avec Carlino... ¡ Hasta pronto !

Ils la suivent des yeux qui dégringole vers l'aire où les faneurs déchargent des ribambelles d'ânes croulant sous les gerbes.
          - ¡ Qué maravilla ! Nom de Dieu, qu'elle est belle !.. Oh ! Pardon l'abbé !..
    - Tu es tout pardonné Andres, et toi aussi Martial car sous peu tu vas nous servir la même litanie ! C'est vrai que Notre Seigneur a fait du bon  boulot et qu'il nous donne à admirer, sans nous condamner pour autant, une de ses plus belles créatures.
    - Tu le remercieras de notre part l'abbé ! C'est bien aimable à lui ! Mais comme dans la foulée il interdit le péché de chair, on se retrouve quand même marrons nous autres...
    - Surtout qu'Amparo, pour ce qui est de ... hum... enfin, vous m'avez compris ... ¡ nada !

Don Pedro Pradal ne tient pas à en entendre davantage. Il entreprend de reboutonner son antique soutane lustrée. Bedeau pour l'occasion, Carlino le seconde du mieux qu'il peut.
          - C'est drôle les femmes. Je veux dire certaines femmes. Elles te montrent rien et c'est pire que si elles se baladaient entièrement nues ! Tu as vu les boutons de sa robe ? Ouverts en haut et en bas, et les rares qui restent fermés t'empêchent de te rincer l'œil !
    - Moi, je n'oublierai jamais que je l'ai reluquée à poil pendant plus d'une heure... Je m'étais même promis de la marier après ça...
    - C'était quand ?
    - Elle devait avoir dix-sept ans, en 54 je crois. A l'époque je bandérillais pour " El Granada" et je courais beaucoup pour garder la forme, à presque trente-huit ans il le fallait ! Un jour que je soufflais comme un bœuf en suivant le Rio, je l'ai vue. Elle se baignait sans rien sur elle, la guapa ! Je me suis planqué et j'ai assisté au spectacle... C'est long une heure, allongé dans les herbes à faire le voyeur... j'en pouvais plus !
    - Et alors ?
    - Alors... Rien ! Elle s'est rhabillée et a pris tranquillement le chemin du village. Après, j'ai bien tenté des approches mais ça n'a pas marché.
J'ai même pas eu droit à "La porte", son père me l'a refusée sous prétexte que j'étais trop vieux et qu'un banderillero c'était pas assez reluisant ... Pour ce que ça a donné ! A trente-neuf ans, elle est toujours pas casée. Je te jure Martial, que par moments je peux pas m'empêcher d'y repenser, son corps, son cul, ah ! ce cul !.. ses seins, son ... tout quoi !
    - Vu la façon dont tu la déshabillais du regard tout à l'heure, je comprends mieux ! Moi aussi j'aurais bien aimé me la culbuter un brin, dans une grange ou même derrière le cimetière, tiens... C'était en 65, quand je suis sorti de tôle. A Carabanchel, pendant quinze ans, tu as le temps de te fabriquer des cuentas de hadas à te faire péter  les méninges ! Je suis devenu comme fou la première fois que je l'ai vue, mais j'ai pas osé. Et puis Dolorès veillait au grain ! Tu la connais ! Au Parti, les camarades m'ont laissé entendre qu'il fallait pas trop lui tourner autour, rapport à son père. Ils ne tenaient pas à avoir des problèmes avec lui... si j'ai bien compris, une vieille histoire qu'ils ne voulaient pas remuer. Va savoir...
Tu le connais, toi, le père d'Amparo ?
    - Pas plus que ça. Il n'est pas d'ici à ce qu'on dit. Il est arrivé avec sa gamine l'année où tu es rentré de France et qu'ils t'ont arrêté. Pas très sympathique à ce que j'en ai vu. J'ai appris qu'il va souvent dans les ganaderias de la région et qu'il y amène toujours  sa fille. C'est elle qui conduit. Tu sais, l'Hispano- Suiza T49 "Barcelona" blanche, une vraie pièce de collection, ça vaut des millions de pesetas un truc pareil ! Doit pas être fauché le José-Marí Aranda... Faudra demander à l'abbé, il sait des choses.

 

 

(A SUIVRE)

 

 

 


 

 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste au Prix Hemingway 2009, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses publie ici en intégralité.

 

NB : Le lecteur impatient peut accéder au texte intégral sans attendre la publication de l'épisode suivant en cliquant ici

 

Publié dans Récits & nouvelles

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