AUX SOURCES DU TORO BRAVO

Publié le par Jacques TEISSIER


TORO BRAVO, CASTES ET ENCASTES (IV)


AUX SOURCES DU TORO BRAVO

Comme on l’a vu dans les précédents chapitres, notre toro bravo résulte donc uniquement d’un mélange variable entre 3 ou 4 lignées ('breeds' en anglais) de bos taurus venu d’Anatolie et de Syrie ; du bétail domestiqué d’importation si j’ose dire !

 

 

 

° A l’origine, la présence probable et très antique de bos taurus arrivés en bateau par sauts de puce le long de la méditerranée.

 

A cette base vraisemblable se sont ajoutés 3 apports successifs connus :

 

° Premier apport : aux approches du premier millénaire avant JC, les Ibères - peut-être venus d'Afrique du Nord - ont envahi le sud de la péninsule ibérique. Ils ont très probablement fait suivre en Andalousie des animaux venus d'Afrique du nord et des abords du Nil : certainement du bos taurus (sans une certaine domestication, comment "promener" des aurochs !) ; de plus, rien ne permet de dire aujourd'hui que cet apport des Ibères ait été croisé avec l’hypothétique aurochs nord-africain : on a à faire à du bos taurus « pur jus », issu de l'aurochs anatolien/syrien par domestication. De taille beaucoup plus petite que l'aurochs, à l'instar du reste du bétail européen, on pense que ce bétail africain aurait le dos ensellé et les cornes développées ; son pelage typique serait noir (negro), roux (colorado) et pie (berrendo). Certains prétendent que son agressivité serait plus marquée et que cela pourrait expliquer la plus grande "bravoure" du bétail de combat d’origine andalouse (d’où sa prédominance quasi absolue à partir de la seconde moitié du XXe siècle) ; c’est possible, mais pas prouvé.

Ce bétail ibère se serait établi assez librement surtout dans le sud de la péninsule ibérique, et plus particulièrement dans l'actuelle Andalousie ; il aurait majoritairement contribué à donner l'actuel bétail brave andalou. Il est possible et même probable qu’il se soit croisé avec les lignées domestiques déjà existantes sur place.

 

° Deuxième apport : vers le milieu du premier millénaire avant JC, les Celtes, venus de France, ont également amené avec eux du bétail, surtout dans le nord et l'ouest de l'Espagne : du bos taurus, lui aussi issu de la domestication de l'aurochs anatolien/syrien. Ces animaux, aux cornes généralement verticales et au pelage dominant roux, auraient majoritairement contribué à donner l'actuelle race navarraise.

 

° Troisième apport : lors de leurs invasions et de leur occupation de la péninsule ibérique entre +711 et +1147, les Arabes ont emmené avec eux du bétail africain bos taurus. On a pu démontrer cet apport arabe au Portugal par une approche génétique : non seulement on retrouve des traces de croisement entre taurus européens (ibériques) et taurus africains dans les populations bovines du Portugal ; mais on a pu constater que la proportion d’ADN mitochondrial africain correspond à l’importance de l’occupation arabe : elle diminue jusqu’à disparaître au fur et à mesure que l’on va vers le Nord du Portugal.

 

En se croisant, de façon volontaire ou/et accidentelle, avec le bétail domestiqué déjà présent sur la péninsule, ces trois apports auraient favorisé la création d'un tronc ibérique original et relativement diversifié : le "bos taurus ibericus". Ce tronc a continué à vivre, et donc à se diversifier, jusqu'à l'époque moderne : pour une part dans des troupeaux domestiques ; et pour une autre part dans des troupeaux plus ou moins retournés à l'état sauvage, et se développant à l’écart de l’homme, en totale indépendance, pendant des siècles, dans toute la péninsule ibérique mais plus particulièrement en Andalousie, Castille-la-Manche, Castille-et-León, Estrémadure et Navarre-Aragon, ainsi qu'au Portugal surtout dans la vallée du Tage. C'est seulement à partir des années 1500/1600 que va commencer un semblant d'élevage dirigé de ce bétail, qui donnera finalement, au XIXe siècle, notre toro de combat.

 

Voilà donc notre bétail "brave" espagnol bien démystifié ! Un simple bos taurus laissé à lui-même et redevenu à peu près sauvage. Pas même un aurochs local mâtiné de bos, ou inversement. Et moins encore un pur aurochs local, sauvage ou domestiqué.

 

Chose surprenante, il en va de même pour la totalité de nos bovins européens : de la vache normande à la vache écossaise en passant par le camargue et par les plus vieilles races, aucune évidence moléculaire ne signale que nos bœufs européens (bos taurus) se soient croisés avec les aurochs européens (bos primigenius primigenius) déjà existants chez nous. Nos bœufs européens seraient donc tous de purs bos taurus. Y compris, donc, notre bétail camarguais, lui aussi démystifié et que son ADN mitochondrial [transmis uniquement par les mères] situe comme tel.

 

Bos taurus ibericus ? à ce jour, un animal domestiqué revenu à la vie sauvage avant d'être à nouveau domestiqué… au moins juridiquement : d'abord par une reproduction dirigée, ensuite par l'apport de la nourriture. C’était l’opinion des archéozoologues, elle est maintenant vérifiée par les études génétiques, n’en déplaise à nos rêves d’aficionados !

Toutefois, le génome des bos européens est aujourd’hui séquencé ; quand on connaitra le chromosome Y [transmis uniquement par les pères] des aurochs et leur génome entier, peut-être découvrira-t-on chez nos bos taurus des traces de croisement avec l’aurochs local ? Peut-être même n’en trouvera-t-on que chez les toros de combat ??? Nous pouvons encore rêver…


Prochain article : L'EMERGENCE DU TORO BRAVO 


 

Prêtre, aumonier des arènes de Nîmes, aficionado practico, Jacques TEISSIER  a réalisé depuis plus de 10 ans un considérable travail de recherche dédié aux élevages et aux encastes de toros bravos, travail que les aficionados, les journalistes taurins, les professionnels de l'arène, les éleveurs, ainsi que les scientifiques peuvent découvrir sur son remarquable site: TORO–GENESE.


http://toro-genese.com/torogenese/html/index.html

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