Sur la faiblesse des Prieto

Publié le par vingtpasses

 

 

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Alès, 12 mai 2013

 

Depuis l’autre rive du Gardon, on entendait des cris de guerre. La haine et l’envie d’en découdre affichée depuis des semaines à travers les médias avaient chauffé à blanc les anti taurins, en rangs plus clairsemés que prévu, mais bien déterminés à prendre Ales. Après tant de frustrations et de batailles perdues, culturelle, juridique, constitutionnelle, restaient la provocation, qui avait si bien marché à Rodilhan, et la violence.

Fouillée au corps sur le chemin du Temperas, l’aficion était venue en famille, plus nombreuse qu’elle ne l’avait été depuis bien longtemps pour ce rendez-vous de l’Ascension. Consciente des enjeux, elle revendiquait sa passion dans la sérénité et la bonne humeur.

Devant le risque de toutes les dérives possibles, les forces de l’ordre ont mis les moyens nécessaires pour que ces itinéraires ne se croisent pas.


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Sur la piste, des Prieto de la Cal bien présentés, et armés. Tous explosifs à leur entrée en piste, particulièrement les trois jabonero, impressionnants et tout en muscles. Voilà pour les sensations.

Ensuite, la tarde a sombré dans le désenchantement et la misère, marquée par la faiblesse caractérisée du bétail, particulièrement des jabonero.


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Une déroute ganadera de celles dont on se souvient. Du côté des hommes, presque rien à signaler : un tour de piste imprévu du premier, quelques derechazos profonds du second, et le troisième, auréolé de deux récents triomphes, n’a pas regardé le magnifique dernier du lot, pourtant moins faible que ses congénères. Déception et renoncements.


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Témoin du désappointement de nos amis vétérinaires Gérard Bourdeau et Hubert Compan,  je leur ai demandé de nous livrer leur analyse sur la faiblesse de ces toros.  Quinze jours après ce fracaso, voici donc leurs explications.

C.C.


DSCN3477.jpgDe Gauche à droite, Hubert COMPAN et gérard BOURDEAU- Photo Vingtpasses


1- QUELQUES RAISONS POUR EXPLIQUER LA FAIBLESSE DES TOROS EN GENERAL ET DES PRIETO DE LA CAL EN PARTICULER

Par Gérard BOURDEAU, Docteur vétérinaire

Président de Association Française des Vétérinaires Taurins 

 

Le toro de combat est un animal rustique, sauvage, élevé de façon extensive depuis 4 ou 5 siècles. Les « dehesas » immenses, se sont rétrécies au fil des ans, mais on considère encore que 3 toros disposent d’1ha à 1ha ½, ce qui reste important. Bien sûr, une évolution a vu le jour, dans les modes d’élevage, et c’est ainsi que des éleveurs renommés n’ont pas hésité à mettre leurs toros dans des « cercados », où ne pousse aucun brin d’herbe, et pourtant, ils vont rester là pratiquement une année, nourris à l’aliment apporté tous les jours par l’éleveur. Malgré cela, je n’y ai jamais vu de pensionnaires malheureux ou dépressifs. Quelles sont donc les raisons qui pourraient agir sur l’état physique ou psychique d’un animal voire de tous, lorsqu’ils se  présentent dans le ruedo ?

En premier lieu, il faut évoquer le déplacement, souvent long jusqu’à l’arène où se déroulera la corrida. Aujourd’hui, les camions ‘obéissent’ au règlement communautaire européen, et ont des équipements qui adoucissent quelque peu la longueur du voyage. Mais c’est déjà une première épreuve. Vient ensuite le séjour dans les corrales de la place. Bon nombre d’entre elles ont effectué de gros travaux pour les améliorer (superficie, état du sol, tranquillité, abreuvoirs et mangeoires...) Mais parfois, peuvent survenir des imprévus comme celui des Prieto de la Cal chez Philippe Cuillé au Grand Badon. Les animaux se sont retrouvés dans un cercado couvert. Tout semblait l’idéal, mais les toros qui n’avaient jamais vu au dessus de leur tête que le ciel bleu, la lune et les étoiles ont stressé un maximum, et cela a duré 30 jours ! (Langue bleue oblige. Un vaccin aurait suffi !). Le petit paradis s’était transformé en enfer...

Vient ensuite le problème de l’aliment. Tout le monde sait que le mayoral qui suit l’élevage amène avec lui le nécessaire pour la durée du séjour. En général c’est un complément qui doit être mélangé avec de la paille (ou du foin), encore faut-il que le « logeur » possède une mélangeuse. Sinon, c’est la catastrophe, le toro écarte à plaisir la paille, et ne mange que le complément ! Résultat : un aliment déséquilibré, souvent trop riche en protéines, un déficit énergétique, et patatras des chutes à foison. Ne parlons pas de certains facteurs comme la Caste qui peut venir au secours de la faiblesse, mais qui malheureusement elle aussi s’est réduite comme une peau de chagrin. Parfois un fond de race permet encore au bicho de rester debout au moment de la mort notamment. Enfin, je rajouterai pour finir, la crise, cette gangrène, qui a élevé (parfois doublé) le prix des aliments, et qui laisse les éleveurs, même les plus aisés, K.O, dans les cordes, dans l’impossibilité de suivre une telle inflation, devant utiliser des matières premières de moindre qualité. Regardez ce qui s’est passé à Nîmes (Jandilla) et plus encore à Vic (Adelaïda Rodriguez), ce week-end. Peu en réchappent, et c’est la catastrophe, et il ne manque plus que les toros soient « décastés » !!! Le cas des Prieto de la Cal est encore plus complexe. Toros qui se nourrissent essentiellement d’herbe, sur les bords du rio Tinto, ils sont certes habitués à manger de l’aliment, surtout dans les derniers mois avant la corrida, mais à Salins de Giraud, ils avaient épuisé l’aliment habituel dont la quantité avait été mésestimée, et il a fallu avoir recours un aliment différent et donc inadapté. (les taureaux de Camargue n’ont pas forcément les mêmes besoins) Avec un vétérinaire espagnol, nous sommes allés à l’abattoir d’Alès, où nous avons vu les viscères et les carcasses de tous les toros. Le constat est facile : pas de lésions pulmonaires, des foies sains, mais qualifiés de ‘secs’, manquant de tissu graisseux susceptibles d’être une source d’énergie importante. Tout et son contraire ont été mis en avant pour parler du fracaso alésien, et rien sans doute ne suffit à lui seul pour l’expliquer. On peut lire aussi que ce serait l’eau du Grand Badon qui aurait été polluée par la crue du Rhône, bien qu’il n’y ait pas eu de retentissement digestif, mais...pourquoi pas ? Pour clore ce chapitre, il faut s’attendre sans doute cette année, et peut-être les suivantes, à constater cette faiblesse récurrente, la crise étant la première responsable, même si tous les éleveurs essaient d’y voir d’autres raisons, la pique notamment. C’est drôle, non, que les Dolores Aguirre de St Martin aient eux, supporté 20 piques et des vraies !


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Enfin, et c’est une hypothèse avancée, les éleveurs soucieux d’avoir des toros qui « servent », auraient pensé à des animaux humiliant davantage, mettant la tête. Et pour cela, ils essaieraient de « racourcir » les antérieurs du toro. Or, cela présente quelques inconvénients, et notamment celui de diminuer la capacité thoracique donc respiratoire, et pour la compenser, entraîner régulièrement devient une obligation...Arrêtons là cette digression, nous aurons le temps d’en parler ultérieurement.

Il y aurait tant à dire sur la question de la faiblesse du toro d’aujourd’hui. Mais la raison essentielle est une affaire de gros sous. Élever des toros n’est pas une sinécure dit Ricardo Gallardo, le solide propriétaire de Fuente Ymbro. Cela ajouté à toutes les manipulations (génétiques ou autres) imposées par les figuras y suffit amplement. Les misères qui se sont rajoutées aux toros de la Marquise, avaient déjà fait déborder le vase, bien avant celui du Rhône...


 

 

2- DECEPTION ALESIENNE

 Par Hubert COMPAN, Docteur vétérinaire

 

Tout avait pourtant bien commencé, il faisait beau temps, et la manifestation des antis avait eu pour conséquence une augmentation de 20% la fréquentation des tendidos : j’ai même entendu dire qu’un organisateur de St Martin de Crau prévoyait d’inviter les antis à manifester l’année prochaine pour augmenter la recette ! Les aficionados avaient répondu présents, on allait voir de beaux toros et un torero qui après un passage glorieux par Séville et St Martin de Crau devait nous régaler. En face de la présidence s’était concentré le « noyau dur » de l’aficion du sud-est. Le tendido 7 de Madrid n’était en comparaison qu’un rassemblement d’enfants de chœur.

  Sortie du 1er toro : jabonero impressionnant par sa présentation, la couleur de sa robe, son volume musculaire et son  galop qui a d’autant plus duré que les peones puis le torero ont eu de la difficulté à le fixer . J’ai alors dit à mon voisin, venu de Carcassonne, qu’avec tous ces muscles  et les tours de piste, ce toro n’allait pas durer longtemps, ce qui est arrivé car il s’est vite dégonflé, ainsi que les deux autres jaboneros. Le 4ème était différent, noir, plus haut, plus long, moins musclé, et là, j’ai pensé que la faiblesse serait absente : je me suis trompé et il a aussi chuté et vite perdu de la force. Les 2 derniers très différents morphologiquement des 3 premiers ont tenu debout avec plus de résistance à la muleta.

  Les explications de ces pannes de moteur : nous les avons grâce aux travaux de L’INRA et de l’AFVT (1) car  il faut se rappeler qu’il y a une corrélation entre les chutes et le pourcentage de fibres musculaires glycolytiques, que certains toros sont plus dépendant que d’autres du carburant glycogéne et que ce carburant peut manquer ou être mal utilisé.

  Fibres glycolytiques vs oxydatives

Concernant les prélèvements musculaires, nous n’avons pas eu l’occasion d’en faire dans deux ganadérias à fort développement musculaire que sont les ganaderias Partido de Resina et Prieto de la Cal, qui sont plus proches de la conformation de la race charollaise que de la race Aubrac : nous aurions certainement trouvé une proportion plus importante de fibres glycolytiques que dans les toros de Miura ou Victorino, encastes beaucoup plus oxydatives et résistantes. Les Prieto, et en général les toros de ce type, plus explosifs à leur sortie sont plus exposés aux pannes de moteur dans le 3ème tercio : à Ales ils était déjà fatigués avant les piques.

 Pourquoi la panne de carburant ?

Plusieurs explications possibles qui ne peuvent être confirmées que par une étude du «  manejo » de l’élevage : Typologie musculaire marquée par une génétique très ancienne et difficile à modifier. Alimentation trop intensive dans les derniers mois pour corriger des retards de croissance  (???). Plus on force des toros en finition (7 à 8 kg de pienso), plus on produit du muscle de « gonflette » à métabolisme glycolytique, avec parfois des risques d’acidose métabolique qui fatiguent le toro prématurément. Tous les ganaderos n’utilisent pas le bicarbonate de soude !  Et je crois me souvenir après une visite sur place il y a une quinzaine d’années, que l’alimentation de la ganaderia est très traditionnelle, avec une fabrication à base de céréales de la maison, l’éleveur étant persuadé que l’eau de la rivière (« rio Tinto ») qui traverse le campo apporte tous les éléments minéraux nécessaires.

 

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Le séjour chez Philippe Cuillé fut assez long pour effacer les effets du stress de transport, et je ne connais pas les formules des aliments distribués. Il est toujours hasardeux de changer de formule d’aliment en finition et il faut savoir que les formules actuelles ont en général une faible concentration énergétique du fait de prix élevé des matières premières et notamment des céréales.

A Ales l’année dernière, les toros de Blohorn avaient été préparés selon les recommandations de l’INRA avec des rations contenant des  antioxydants et des glucoformateurs. Je ne pense pas que ces techniques aient été utilisées dans cet élevage très traditionnel qui se caractérise par beaucoup d’irrégularité dans les qualités physique et la toréabilité. J’ai assisté dans le sud ouest à un certain nombre de corridas et de novillada de Prieto de la Cal, à une époque ou la tuberculose pénalisait cet élevage. Et le meilleur souvenir reste la corrida de St Martin de Crau en 2011.

Les Adelaïda Rodrigues de Vic ont eu les mêmes problèmes, et j’ai été informé du retard de présentation en hiver, récupéré par une sur-alimentation dans les derniers mois, et d’un séjour difficile dans les corrales humides, avec un inconfort évident. Pourtant en plein Gers, la paille ne manque pas ! Les toros de Blohorn auraient certainement fait meilleure figure…

 

(1) voir rapport de l’étude INRA ET AFVT sur Vingtpasses : Travaux de recherche sur la faiblesse musculaire et les chutes des taureaux de combat pendant la corrida http://www.vingtpasses.net/pages/Faiblesse_musculaire_et_chutes_des_taureaux_de_combat-3738200.html

 


Publié dans Le toro

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Valmary Dominique 31/05/2013 10:29

L'article a été justement remarqué par plusieurs sites taurins; personnellement j'en ai apprécié le contenu mais j'ai une question à poser à nos deux "illustres" vétérinaires à la suite de propos
entendus ici et là pour commenter le phénomène printanier de ces taureaux vus faibles dans de nombreuses arènes cette année particulièrement: l'excès de pluie et de boue au campo peut-il avoir une
influence sur la résistance des sabots ou des pieds et expliquer en partie les faiblesses constatées?

Gérard Bourdeau 31/05/2013 17:01



Nous avons évoqué longuement le problème de l’alimentation chez le toro de combat et le corollaire de celle-ci, si elle ne répond pas
aux critères d’une nourriture équilibrée en rapport avec la lidia des toros en question. La pluie et la boue, héritages de l’hiver et du printemps désastreux n’ont sans doute pas favorisé le
confort et la préparation des animaux peu avant leur combat. Sans s’avancer trop, on peut dire que l’excès de boue peut entraîner un ramollissement de la corne des sabots, parfois des
pododermatoses et avec à la clé des chutes. Et ce, surtout si la piste n’est pas en excellent état. Mais cela n’a pas été le cas des Prieto de la Cal, qui avaient des sabots sains et durs, et que
le séjour en Camargue n’avait pas endommagés. N’oublions pas qu’une nourriture déséquilibrée aurait pu aussi entraîner des boiteries, en raison de problèmes circulatoires, mais tel n’a pas été le
cas. Il était bon de signaler ce problème sous-jacent qui a souvent une grande importance.