Mandar, ou l'art de la guerre

Publié le par Charles CREPIN

 

Mandar signifie commander, imposer. Pour le torero, c'est obliger le toro à suivre la trajectoire qu'il a décidé de lui faire prendre, au rythme qu'il a choisi, en enlevant à l'animal toute possibilité d'initiative ou de latitude, traduisant ainsi sa maîtrise et sa domination. Ce commandement sans concession s'inscrit dans les trois temps de la passe : citar, mandar, rematar, que certains préfèrent adoucir en imaginant le torero parlant familièrement à l’animal :

¡ Buenos días ! (Bonjour !) en avançant la muleta, 

¿Que tal está usted, adonde va usted ? (Comment allez-vous, où allez-vous ?) en conduisant le toro de l'avant vers l'arrière,

¡ hasta luego ! (Au revoir !) en lui donnant la sortie.

 

c__ACT4033.jpgFernando Robleño devant Calerito d'Escolar Gil - Ceret 07/2012


Dans ces trois temps de la passe tient la stratégie du toreo, les stratégies devrait-on dire, tant les variantes sont nombreuses car tenant aussi bien à la nature, la force et la bravoure du toro, qu'au style propre du torero. Les inconditionnels du toreo classique estiment que la règle absolue de la domination tient dans la longueur des muletazos. Autrement dit : plus la passe est prolongée, plus le torero pèse sur la charge du taureau, et davantage il impose sa domination au toro. Ainsi, selon ce principe, doit-il avancer le plus loin possible la muleta vers le toro - enganchar adelante -, fixer le regard de ce dernier sur le leurre - lui « prendre la tête » allonger le temps de la réunion en ralentissant la vitesse de la charge - baisser la main -, en la conduisant loin derrière, vers l'intérieur - para dentro - et vers le bas, pour lier la passe suivante - ligar -. Ce toreo, idéal pour le toro puissant qui embiste, procure des passes d'une grande beauté plastique, profondes, suaves, qui transmettent l'émotion sur les gradins et font monter les Olé lorsqu’elles sont bien liées. La faena apparait ici dans sa quintessence, véritable prélude à la mise à mort, ce pourquoi elle est faite. Mais cette domination s'avère éprouvante pour l'animal, qui ne pourra parfois supporter autant de passes que le public l'exige en cette époque moderne, et où, de surcroît, la faiblesse est l'une des caractéristiques de nombreux élevages.

 

Des passes, des passes...

Tenant compte de cette situation, le torero qui souhaite donner quelques dizaines de passes supplémentaires pour toréer le public adopte couramment aujourd'hui un toreo moins contraignant pour l'animal, surtout si, derrière le potentiel de bravoure et de noblesse de ce dernier, il a constaté des signes de faiblesse. Dès lors, il va défaire le toreo dont on vient de parler, construisant une faena aux développements fort différents, où peser sur la charge n'est pas l'objectif : cite de près, muleta en retrait, parcours de la passe sensiblement réduit, avec allongement de la sortie en ligne droite et vers le haut.


001.JPGDaaniel Luque - Nîmes 05/2010 - Photo Vingtpasses

Autrement dit, on ne prend plus le temps de dire bonjour, ni comment allez-vous, et on s'attarde en revanche sur le palier pour dire au revoir, une fois la corne passée... (voir à ce sujet le cas El Juli sur Vingtpasses "un muletazo pour la postérité").

 Cette stratégie présente certains avantages : elle préserve une certaine esthétique du combat et un important potentiel de passes en économisant les forces de la bête. Suite logique de l'objectif recherché, elle rend possibles des triomphes que l'aficionado averti aurait sans doute souhaité plus modestes. Elle permet enfin à des toreros de talent de sauver des faenas vouées à la médiocrité devant des toros qui n'auraient pas logiquement tenu la distance (faenas d'infirmier). Les inconvénients de ce toreo allégé sont en revanche évidents : les passes manquent de profondeur et transmettent moins, le torero est moins engagé, moins croisé, il pèse peu ou pas du tout sur la charge, et sa domination sur la bête est en conséquence imparfaite, laissant à celle-ci la possibilité de réactions aléatoires. Mais surtout, il y a davantage d'oreilles, et plus du tout d'émotion... 

 


Publié dans Règles de l'art

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Jean Louis 17/07/2013 12:00

Merci Charles pour cet utile rappel des canons de la tauromachie.
Espérons que les directeurs des écoles taurines,à qui ce rappel est aussi destiné, s’efforceront de les inculquer à leurs élèves.