TORO BRAVO, CASTES ET ENCASTES (I)

Publié le par Jacques TEISSIER.


Par Jacques TEISSIER*

 * Prêtre, aumonier des arènes de Nîmes, aficionado practico, Jacques TEISSIER  a réalisé depuis plus de 10 ans un considérable travail de recherche dédié aux élevages et aux encastes de toros bravos, travail que les aficionados, les journalistes taurins, les professionnels de l'arène, les éleveurs, ainsi que les scientifiques peuvent découvrir sur son remarquable site: TORO–GENESE.

 

http://toro-genese.com/torogenese/html/index.html


Le 5 novembre 2009, Jacques TEISSIER a donné une conférence sur la Génèse du TORO BRAVO devant les membres du CERCLE TAURIN NIMOIS dont il était l'invité. Au cours d'une intervention d'une grande densité, l'auteur évoque l'essentiel de cette génèse en laissant de côté les détails indigestes qui jalonnent habituellement ce sujet ardu mais néanmois incontournable et passionnant pour l'aficionado.

Vingt passes, pas plus
publie le contenu intégral de cette intervention dans une série de quatorze articles à paraître au cours des prochaines semaines.

Voici le premier de ces articles.  


 

 



AVANT-PROPOS


Guardiola, Miura, Pablo-Romero, Juan Pedro Domecq, Contreras, Buendía, Victorino, Santa Coloma, Veragua, Murube, Saltillo etc. Voici une 12aine d’années, je me suis mis en tête d’essayer de comprendre quelque chose dans les diverses lignées de toros bravos, dont je ne savais quasiment rien, sinon leur existence et encore... Je ne me doutais pas du défi que je venais de relever. C’est inextricable. Avec trop peu de temps il est vrai, je n’ai encore mis au clair que 200 élevages, sur les 2.000 et quelques qu’il me faudrait faire. Si je vis jusqu’à 150 ans et ne suis pas trop occupé par ma retraite, j’en verrai peut-être le bout !

 

Je n’ai pas l’intention de vous barber avec des enchevêtrements de détails, qui vous farciraient les méninges et que vous vous empresseriez d’oublier dans les secondes qui suivent. Je me suis efforcé de retenir surtout de grandes lignes qui permettent de comprendre l’essentiel : à savoir que c’est très compliqué, qu’il y a beaucoup de cachoteries… mais que l’on peut tout de même en arriver à quelques idées claires sur le sujet, et découvrir aussi quelques anecdotes savoureuses.

 

Il nous faudra d’abord tenter de découvrir les origines du toro bravo : d’où viennent les troupeaux sauvages qui ont donné naissance aux élevages braves ? Il y a une littérature sur le sujet : elle relève plus souvent de la poésie que de la réalité. L’histoire donne tout de même quelques repères solides ; l’archéozoologie la complète heureusement, puissamment aidée par les techniques actuelles, dont celles de la biologie moléculaire. Essayons donc de nous donner de bonnes bases. Ensuite, nous entrerons un peu dans les arcanes des élevages bravos.


EN ESPAGNE, UNE SURVIVANCE EXCEPTIONNELLE 


L'aurochs, qui peuplait l'Europe, l'Asie et probablement l'Afrique du Nord, a été exterminé absolument partout au monde. D’après les archéozoologues, chez nous, l’aurochs a été exterminé très tôt : entre -4.500 et -2.500 en Scandinavie ; durant le Calcolithique (de -2.500 à -1.800) dans la Péninsule ibérique ; durant l’âge du Bronze (autour de -1.500) en Europe de l’ouest, Grande-Bretagne incluse ; entre +1.000 et +1.400 dans de larges régions d’Europe centrale. Les restes ont été poussés dans des "poches" isolées, ce qui a conduit à leur extinction totale au 17ème siècle. Durant les millénaires de leur présence, ils ont eu le temps de se différencier quelque peu selon leur habitat ; mais toutes les branches demeurent certainement interfécondes. A l'ère moderne, seules notre Camargue et la Péninsule Ibérique semblent avoir fait office de "conservatoire" écologique. Partout ailleurs, le taureau sauvage a disparu. Est-ce à dire que nos taureaux camarguais et espagnols seraient les restes, miraculeusement préservés, de nos anciens aurochs ? Pas si sûr !

 

On trouve certes, dans des archives, des documents faisant encore état d’une présence de l’aurochs en Europe au Moyen-âge. Ces dernières présences attestées remonteraient : en Espagne au 5ème siècle ; en France au 10ème (12ème ?) siècle [on aurait même trouvé de l’aurochs (?) en Corse du sud datant du Bas Moyen-âge : 1250-1492 ; et même d’après 1.500 !] ; en Grande-Bretagne au 12ème siècle. Mais s’agit-il de véritables aurochs ? s’agit-il de derniers vestiges isolés dans des « poches » ? il est assez difficile de le préciser. D’autant plus que longtemps le mot de « bison » a été employé aussi pour l’aurochs (de même que, inversement, le mot « ur » -aurochs -  a été employé pour le bison). En tout cas, l’aurochs a totalement disparu de l’Europe continentale au 17e siècle : le dernier spécimen connu, une vache, est tué en 1627 dans les forêts profondes de Pologne, dans la région de Jaktorów au sud-ouest de Varsovie [à moins qu’elle ne soit morte dans un zoo !?...].

 

La Camargue a été le refuge d'un petit taureau noir – ou même « rouge », roux -, très vif, aux cornes "en lyre" ou "en gobelet". Nous le connaissons bien, même si le XIXe siècle lui a ajouté du sang espagnol, surtout navarrais.

En Espagne, au XVIIIe siècle, on trouve essentiellement :

° Sur les contreforts pyrénéens de Navarre et les rives de l'Èbre, un petit toro, roux (colorado), de toutes nuances (colorado, colorado encendido feu, melocotón pêche, retinto acajou), quelquefois châtain (castaño) ou noir, parfois sardo (mélange de noir, de roux et de blanc) ou même gris (cárdeno, mélange de poils noirs et blancs), voire blanc (ensabanado) ; il est très agile, combatif, infatigable, aux cornes courtes et relevées. C’est celui que figurent les tauromachies de Goya. Il reste encore dans les Pyrénées basques de la vallée de la Bidasoa et sur le versant espagnol correspondant, quelques hardes totalement sauvages de betisu, sans doute vestiges de ces anciens troupeaux ; ils déclinent seulement toutes les nuances du colorado.

° Dans les steppes madrilènes de Castille, et tout autour au sud et à nord-ouest, c'étaient des bêtes grandes, puissantes, aux grandes cornes relevées et à la robe noire, rousse (colorado), feu (colorado encendido) ou beige (jabonero).

° Quant aux terres marécageuses du delta du Guadalquivir, elles étaient habitées par des toros de taille moyenne mais très musclés, généralement noirs, parfois pie ("berrendo"), roux ou gris, aux cornes harmonieuses…

Mais il y en avait quasiment partout en Espagne. Une seule branche survit aujourd’hui de façon vraiment significative : celle de l’Andalousie. La lignée navarraise est un cas particulier : nombre d’éleveurs locaux, fournisseurs de spectacles populaires de rue, essaient aujourd’hui de la faire revivre : en raison de sa vivacité et de son agressivité, ils avaient toujours gardé un petit fond de navarrais, mais plus ou moins métissé d’autres lignées.

 

En effet, en Espagne, outre la géographie, une multitude de jeux taurins, populaires ou aristocratiques, et très anciens - peut-être enracinés jusqu'en d'antiques rituels religieux de chasse ou de culte - ont contribué de façon décisive à la survivance de lignées sauvages. Plutôt que de domestiquer les bêtes pour l'élevage et les travaux agricoles (comme au Portugal, en certains lieux d’Espagne [cf. moruchos de Salamanca] et même en Camargue)… plutôt que d'étendre les terres cultivables au détriment des habitats naturels (comme en Camargue, dans la Péninsule Ibérique, sur les berges du Danube ou en Italie)… plutôt que d'exterminer les bêtes à chasser ou à capturer pour les jeux… de grands propriétaires terriens se sont mis, dès le XVIe-XVIIe siècle et surtout au XVIIIe, à rassembler et à entretenir les troupeaux sauvages présents sur leurs terres pour fournir les jeux taurins et rehausser leur prestige. C'est ainsi qu'en Espagne, la noblesse… et les grandes congrégations religieuses ! sont à l'origine de la survie de ce que nous appelons aujourd'hui le "toro de combat", le toro bravo

Prochain article : L'AUROCHS EN ESPAGNE 

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