LA CASTE FONDAMENTALE CABRERA

Publié le par vingt passes, pas plus...


TORO BRAVO, CASTES ET ENCASTES

Par Jacques TEISSIER*


(V) L'EMERGENCE DU TORO BRAVO (SUITE)


2. Des toros « sauvages » et « fraileros » d’Andalousie, source de la CASTE FONDAMENTALE CABRERA


Le monastère de la "Cartuja de Nuestra Señora de la Defensión", sur les berges du río Guadalete, près de Jerez, est attesté pour ses toros dès le début du XVIIème siècle : ils étaient déjà fameux en 1614. Vu que les frères Chartreux (Cartujos) s'étaient installés à Jerez dès 1476, vers la fin de la Reconquête (achevée avec la prise de Grenade, le 2 janvier 1492), on peut supposer qu'au moment où leur réputation est établie, ils s'occupaient déjà de toros depuis longtemps. Pourquoi ?

 

Il faut savoir qu’après la reconquête de Séville (1248), l'Andalousie est une juxtaposition de petits royaumes agraires que les seigneurs de guerre, issus de Castille, se sont taillés épée en mains. Peu enclins à l'agriculture, ils développent un élevage extensif où la richesse se mesure en têtes de bétail : une dîme est probablement déjà payée aux évêques et aux ordres religieux, tant pour leurs besoins propres que pour leurs œuvres sociales. Avec la prise de Grenade, en janvier 1492, on voit s'établir des propriétaires terriens qui se lancent dans l'agriculture, tandis que l'élevage du toro bravo devient le fleuron des grandes exploitations aux mains des nobles et l'Église. Grâce à la dîme annuelle perçue sur les grands propriétaires terriens, les frères Chartreux se sont créé un troupeau d'origines diverses y compris les plus prestigieuses : chaque 10 naissances de veaux, on doit en donner un aux Chartreux. Pourquoi cette dîme ? Pour la subsistance de l'Église et de ses œuvres de charité : hôpitaux, institutions d'enseignement ou d'assistance, orphelinats... C'est une époque où le travail social n'est assuré que par l'Église et où les corridas sont une source de financement important : reste du passé, aujourd'hui encore, la Casa de Misericordia gère les arènes de Pamplona au profit de l'orphelinat des sœurs… Accessoirement, cette dîme sur bétail avait une autre utilité : divertir les protecteurs des religieux, les nobles, qui aimaient combattre des toros à la lance (cf. le Cid campeador de Goya) montés sur des chevaux… souvent cartujanos eux-mêmes.

 

D’où ce bétail provient-il ? Selon toute probabilité, il descend des grands troupeaux sauvages qui, aux 15e et 16e siècles, paissent encore librement en basse Andalousie sur d’immenses territoires, en particulier du côté de Tarifa, et bien sûr dans la marisma du Guadalquivir. Quand on sait le succès avec lequel, pour gagner le plus possible d’argent à la demande des évêques, les Chartreux ont sélectionné leurs fameux chevaux... cartujanos, encore aujourd’hui prestigieux, on n’est guère surpris que leurs toros bravos aient acquis une grande réputation. Là, on voit bien le passage du bétail « sauvage » à l’élevage bravo.

[Si les Chartreux de Jerez semblent être les premiers ganaderos de bravos, ils sont loin d’être les seuls : grâce à la dîme ! On appelle couramment les toros des ordres religieux andalous d'un nom générique : les toros "fraileros" (= des frères).

Parmi les "Frailes" restés fameux pour leurs toros, on trouve (outre nos Chartreux de Jerez) : le couvent "Santa María de las Cuevas" des Chartreux de Séville, attesté pour ses toros de 1731 à 1800 ; le couvent "San Hermenegildo" des Pères Jésuites de Séville, attesté de 1717 à 1763 ; le couvent de "San Isidro" de Séville, attesté de 1731 à 1796 ; le couvent des Augustins de la « Très Sainte Trinité » de Carmona, attesté de 1743 à 1780 ; le couvent royal "Santo Domingo" des Dominicains de Jerez, attesté de 1775 à 1820 ; le couvent "San Jacinto" des Dominicains de Séville, attesté de 1762 à 1794 ; le monastère Jéronimite de "San Jerónimo" de Séville, attesté de 1751 à 1796 ; le collège du couvent de "San Basilio" de Séville, attesté de 1770 à 1777 ; et les Augustins du couvent de "San Agustín" de Séville, attesté de 1782 à 1793. Ces dates, toutes du XVIIIe siècle, ne sont que des dates attestées ; elles ne signifient pas que l'activité ganadera n'ait pas commencé plus tôt ni continué plus tard.

A titre d'exemple,  la plus ancienne affiche tauromachique connue  annonce pour le 20 juin 1780, au Puerto de Santa María, une course avec, entre autres, des toros : du "Real Convento De Santo Domingo" "de Xerez", portant une devise blanc et noir [les couleurs de l'habit des frères Dominicains], pour Pedro Romero et son grand rival José Delgado "alias Yllo" [=le fameux Pepe Hillo, qui sera tué à Madrid par le toro "Barbudo" le 11 mai 1801].

Toutes ces ganaderías "fraileras" se retrouveront pas mal "tondues" lors de la guerre d'Indépendance contre Napoléon (1808-1813), avant que l'ordonnance d'exclaustration de Mendizábal, en 1835, n'en dépossède à tout jamais les religieux.]

 

A titre indicatif, au milieu du XVIIIe, les Chartreux de Jerez possèdent 3.500 hectares répartis en de nombreuses fincas ; ils y élèvent 1.000 bovins dont 100 toros de combat. Un détail : en 1798, ces Chartreux construisent dans leur dehesa de Salto del cielo (ça ne s’invente pas !) la première placita de tienta connue, preuve manifeste de leur souci de sélection ; ils semblent bien être les inventeurs de la tienta en plaza fermée _ et non par acoso y derribo... ou en laissant faire la nature à partir des sujets les plus agressifs.

 

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, près d’Utrera (Sevilla), Luis Antonio Cabrera Ponce de León y Luna semble avoir initié sa caste cabrera à partir du bétail des Chartreux de Jerez, des Dominicains de Sevilla, et peut-être de quelque autre de ces communautés religieuses andalouses qui possédaient du bétail par le biais de la dîme. Sa fille Bárbara, mariée avec Rafael José de Cabrera (c’est une époque où l’on se marie beaucoup entre cousins… patrimoine oblige, souvent !), lui succède en 1768 ; c'est alors que la ganadería acquiert les caractéristiques qui vont faire sa réputation.

 
 

Ces toros se distinguent par :

 

+ Une très grande taille et une grande puissance ; un corps long, un ventre avalé (agalgado) ; un poids conséquent et des armures développées ;

+ Une peau soyeuse et fine ; une grande variété de pelages, en particulier ces pelages rares que sont sardo (roux, noir et blanc), salinero (roux entremêlé de blanc), jabonero (beige) et berrendo (pie) ;

+ Un grand sentido (méfiance) tout au long de la lidia… qui explique leur régression progressive, à l’exception de Miura.

 

Malgré quelques croisements avec d'autres castes (surtout gallardo, plus un peu de vázquez, de navarre et de vistahermosa), Miura semble bien avoir gardé un fond très majoritaire de caste cabrera. Ces toros gardent beaucoup des caractéristiques primitives des cabrera, à savoir :

 

+ Pelages variés : negro (noir), colorado (roux), castaño (châtain), cárdeno (noir entremêlé de blanc) ; et moins fréquemment, salinero (roux entremêlé de blanc), sardo (roux, noir et blanc) ; par contre, les jabonero (beige), berrendo en negro (pie) et en colorado des cabrera primitifs ont disparu…

+ Prototypes du toro longiligne, les miura sont hauts, très longs, de grande taille, corpulents, de type galgueño (galgo = lévrier : ventre avalé), au cou très long, avec peu de morillo. Tête allongée, yeux grands et regard vif ; cornes très développées, souvent grosses à la base et insérées derrière la ligne du frontal (à ce sujet, on notera une similitude étonnante avec tel ou tel bucrane d’aurochs présenté dans les musées).

+ Leur comportement pendant la lidia a beaucoup changé, et récemment encore, par rapport aux antiques cabrera… qui paraîtraient aujourd'hui inlidiables ! Leur bravoure et leur toréabilité ont été très améliorées, leur force a souvent baissé ; mais plus d'un sortent encore avec du sentido et de la difficulté, donnant une grande émotion à leur combat. Et puis il y a leur inimitable "personnalité".

 

Un détail : les toros nés d’une mère d’origine cabrera sont marqués en bas de la cuisse ; les autres, essentiellement nés de mères d’origine gallardo, sont marqués en-haut. Ce sera intéressant le jour où Miura acceptera les analyses génétiques, car l’ADN mitochondrial est transmis uniquement par la mère, quoi qu’il en soit des croisements par les pères… 


 

* Prêtre, aumonier des arènes de Nîmes, aficionado practico, Jacques TEISSIER  a réalisé depuis plus de 10 ans un considérable travail de recherche dédié aux élevages et aux encastes de toros bravos, travail que les aficionados, les journalistes taurins, les professionnels de l'arène, les éleveurs, ainsi que les scientifiques peuvent découvrir sur son remarquable site: TORO–GENESE.

 

http://toro-genese.com/torogenese/html/index.html

 

Le 5 novembre 2009, Jacques TEISSIER a donné une conférence devant les membres du CERCLE TAURIN NIMOIS dont il était l’invité. Dans son intervention l’auteur évoque, l’essentiel de la genèse du toro bravo en laissant de côté les détails indigestes qui jalonnent habituellement ce sujet ardu mais incontournable et passionnant pour l’aficionado. « Vingt passes, pas plus »  publie le contenu intégral de cette intervention intitulée "TORO BRAVO, CASTES ET ENCASTES" dans une série de 14 articles.


Prochain article : 

LA CASTE FONDAMENTALE GALLARDO



 

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