Capitalista

Publié le par Charles CREPIN

 

  En français, terme dérivé du concept économique et social qui gouverne au quotidien la vie des gens sur la quasi totalité de la planète, sans alternative perceptible. Plus fréquemment, le nom est affecté d'une connotation péjorative, gros mot dans la bouche de certains. Chez nous, capitaliste porte inévitablement l’idée sous-jacente d’une distinction de classes, quand ce n'est pas une lutte encore bien vivace dans certains esprits, voire une pratique et une tradition. En ces temps de crise gravissime, capitaliste évoque à point nommé le milliardaire désœuvré ayant déjà assuré ses arrières, au cas où, dans un lieu de prédilection susceptible de lui garantir anonymat, réconfort et sérénité : un paradis fiscal (il en reste). 

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 Une définition espagnole de « capitalista » nous interesse en particulier. En regardant la photo ci-dessus, laissez un instant les paillettes de Jean-Baptiste et descendez à l'étage en dessous, vers le type costaud en T-shirt rouge.  Dans son cas, le mot désigne l’aficionado "enthousiaste" qui, à la fin de la corrida, se précipite pour porter le torero triomphateur sur ses épaules pour le tour de piste, ici, dans l'amphithéâtre nîmois, vers la porte des Consuls. Malgré la quasi exclusivité qu’il détient sur la place, l'histoire ne dit pas si ce capitalista deviendra riche et accumulera à son tour du capital, ni même si son labeur est rémunéré... Non sans ironie, le sens initial du mot, ainsi que les rapports de classe sont ici inversés...



 

Il y a aussi une autre définition de capitalista qui, injustement dérisoire, désigne un apprenti torero inconnu qui rêve de devenir une figura riche et célèbre (ça va avec). Celui-là rode autour des arènes à l’affût d’une opportunité qui lui permettra de se faire remarquer. Lorsqu’il saute des gradins sur la piste, muni d’une cape, ou même d’une simple veste pour voler quelques passes au toro d’un maestro afin d’attirer l’attention des professionnels, on l’appelle alors « espontáneo ». 

 

 Le règlement prévoit l’intervention de la cuadrilla, l’expulsion immédiate de l’espontáneo remis aux mains des autorités, ainsi qu’une forte amende. Mais ce n'est pas toujours le cas : un certain Manuel Benítez « El Cordobés » fit ainsi ses débuts, s’ouvrant la voie d’un destin hors du commun. Plus proche de nous, Simon Casas en fit autant à Nîmes le 27 septembre 1968, donnant une courte faena à un toro d’Antonio Ordóñez, à la suite de quoi commença une longue carrière, pas encore achevée, de star internationale auto proclamée.

 

Moins burlesque mais plus dramatique fut le dénouement de l’espontáneo de Fernando Eles Villarroel « El Chocolate » le 14 septembre 1981 dans les arènes d’Albacete. Le jeune homme sauta devant « Sospechoso », le deuxième toro d’El Cordobés, torse nu, citant l’animal avec sa chemise.

 

 

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Espontaneo de F. Eles Villarroel - Photo “El Pais”

 

Sous les yeux horrifiés du public, Fernando Eles reçut deux graves cornadas, l’une dans le cou et l’autre dans le ventre, provocant une abondante hémorragie. Il décéda immédiatement. Le public reprocha durement au Cordobés et à sa cuadrilla de ne pas être intervenus à temps pour le quite. Le déroulement du drame, qui dura 17 secondes a ouvert une des pages les plus tragiques de la fiesta brava.  Aujourd’hui, on ne recense plus beaucoup d’espontáneos, la multiplication des écoles tauromachiques n’étant sans doute pas étrangère à cette situation.

 

Publié dans Termes taurins

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el chulo 03/06/2012 08:58

tout à fait oui. ce fut durement reproché aux maestros.
je réagissais seulement au commentaire qui voyait beaucoup de "toreria" dans le geste du malheureux chocolate. je voudrais également dire qu'il est coutumier que lorsqu'une "cogida" tourne mal, on
critique les "compagnons" de cartel. chocolate n'a pas eu de chance, ça oui, on peut le dire!

el chulo 02/06/2012 08:22

oui, sauf que si on regarde bien la video, on s'aperçoit que son pas est plus qu'incertain lorsqu'il s'avance vers le toro. ce n'est pas nuire au repos de son âme que dire qu'il était probablement
ivre, le dit chocolate. Ce qui par contre est curieux est qu'on l'ait laissé s'approcher du toro, de son pas chancelant. Alors peut être qu'il ne faut pas non plus trop en rajouter, au niveau
précisément de la conscience de l'espontaneo, même s'il a payé au prix très fort sa folie. Il y a aussi chaque année des gens qui meurent aux encierros. Enfin on dit que Cordobes fut très choqué
par cette mort et qu'elle compta dans sa décision de raccrocher. Très beau blog!

vingtpasses 02/06/2012 23:58



Ivre ou pas, le temps resté sous les cornes avant le quite, même compté en seconde paraît excessif. la somme de malchances aussi.



MD 31/05/2012 23:52

J'ai trouvé cet article très intéressant. Ce pauvre Chocolate (pas olé) avait une malchance crasse quand on pense à l'étendue d'un corps humain et à la probabilité que la corne frappe ce cm2 pour
trouer une artère d'un débit capable de saigner un homme en quelques secondes

Georges GIRARD 31/05/2012 17:26

Puisse la mort tragique de Fernando Eles Villarroel sous la corne de Sospechoso à Albacete en 81 rappeler à tous les tenants du bien-être animalier qu'un toro de combat n'est ni un chat de salon,
ni un poisson rouge, ni un toutou poudré à sa mémère, mais bel et bien un animal qui gardera toujours en lui un énorme instinct sauvage. C'est ce qui le rend infiniment dangereux. Un toro tue par
nature. Même si de nos jours les hommes meurent moins souvent dans l'arène, vu les progès de la médecine et la rapidité des interventions, il n'y a qu'à comptabiliser les centaines de
blessures,graves pour beaucoup, subies chaque année par les toreros pour prendre en considération le danger potentiel qu'un toro représente. Fernando Eles le savait. Il a joué sa vie pour,
justement, affronter ce danger qu'encourt n'importe quel torero, bon ou moins bon, dès qu'il pose ses pieds sur le sable d'une arène ou qu'il se place a campo dans l'axe des cornes d'un animal qui
ne sera jamais domestiqué,n'en déplaise à ceux qui en sont encore persuadés. Capitalista, espontaneo ? Fernando Eles Villaroel était avant tout un torero... Et il en est mort.
Descanze en paz, "El Chocolate".
Georges.

vingtpasses 31/05/2012 18:13



La malchance s'en est mélée, car les 2 cornadas étaient toutes les deux instantanées et très graves.