Alimón

Publié le par vingtpasses

 

 

Alimón

 

 

 

ou


L'héritage d'Armando Sanchez

 

 

 

 

 

alimon phot

 

 

 

 

Nouvelle

 

 

Georges GIRARD *

 

 

 

 

A Francine qui a l'infinie patience de me suivre dans mes pérégrinations tauromachiques, tant aux arènes que sur le papier !

 

 

 

 

 

Note de l'auteur : Ceci est une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec des évènements ou des personnages existant ou ayant existé est purement fortuite. Seules les corridas de Madrid, Pamplona et Valencia ont bien eu lieu en 2002.

 

 

 

 

Chapitre 1


 

Paseo

 

Le soleil déclinait ses ombres longues dans la fraîcheur de janvier finissant. Contre-jour silhouetté d'or pâle. Le visage capturait la lumière que l'on rencontre, lissée à la brosse douce, dans les portraits de femmes de l'Ecole Flamande. Les yeux, les lèvres un peu lourdes, demeuraient mi-clos. Nul maquillage ne  rehaussait. Seul suffisait le trait. Pur. Pureté que la souffrance n'avait pas encore effleurée de son aile. Une mèche blond vénitien cascadait d'un bonnet de laine rouge pour mourir doucement sur le front. Les arcades marquées, le nez petit et droit, la pommette haute, le menton que dissimulait presque une grosse écharpe amarante, avaient du caractère. Une vapeur diaphane ourlait le col du blouson coupé sport relevé sur les oreilles. La tête un peu baissée, les mains au plus profond des poches lui faisaient l'air boudeur. Un jean moulait de jolies jambes glissées dans des bottes à talons. Mignonne.

Le silence se laissa égratigner par le train qui filait au ras des Corbières. Hors du temps. Préservation. Repos. Un souffle timide caressait le haut des cyprès noirs qui cernaient ce refuge que l'on dit le dernier. Elle s'était d'abord trompée de refuge, rabrouée gentiment par le gardien du Cimetière Marin. Il lui avait indiqué que son grand-père devait couler des heures agréables au "cimetière des pauvres" en compagnie de Brassens et que cette compagnie-là valait bien celle de Paul Valéry "avec vue sur la mer". Elle avait dévalé le Mont Saint-Clair, longé la Corniche et découvert au cimetière Py la tombe proprettement fleurie d'Armando Sanchez Ganz, décédé à Frontignan dans sa quatre-vingt-sixième année. Ce grand-père qu'elle n'avait même pas connu, le héros brigadiste d'Amposta, l'exilé emporté par l'exode désespéré des vaincus de 38, l'interné de Rivesaltes, lui aurait légué un joli pactole et quelques objets personnels.

C'est du moins ce que disait la lettre du notaire de Perpignan. Face-à-face troublant avec la photo médaillon. L'inconnu la fixe de son regard sépia, le regard de son père quand il lui faisait reproche; il ne parvenait jamais à se donner l'air sévère !.. Des yeux rieurs, les mêmes pattes d'oie, la même bonté un peu bourrue. La discrète plaque de marbre frappée du drapeau républicain espagnol porte une inscription à l'or fin :

 

"Adiós Camarada !"

 

Elle a feuilleté sans envie quelques revues et trouve le temps long. Un homme attend aussi. La quarantaine bien mise. Il est plongé dans un bouquin dont elle ne parvient pas à voir le titre. Brun, l'allure sportive. Ses mains sont soignées. Il porte d'élégants bottillons de cuir fauve. Le teint hâlé, les sourcils fournis. Il lève les yeux. Clairs, bleu-vert. Séduisant. Une secrétaire siliconée leur demande de patienter, le notaire va les recevoir...Un peu déconcerté par ce "les", il se présente sans attendre :

- José-Marí Sanchez, professeur en Langues Orientales à Salamanque, et vous ?

- Agnès Sanchez, secrétaire à Paris. J'ignorais que grand-père avait encore de la famille en Espagne...

-  ... Mais... C'est qu' il était aussi le mien ! Serions-nous  cousins ? J'en accepte volontiers l'augure !

Maître Lloret les détrompera. Ils n'ont aucun lien de filiation directe. Eloignée seulement. Leurs pères étaient demi-frères. Armando Sanchez les ayant reconnus tous deux, leur descendance devient co-héritière de fait. Ils trouveront dans le dossier de plus amples informations. Un codicille doit cependant leur être lu :

 

" Ma dernière volonté est que mes héritiers assistent ensemble à Madrid, Pamplona et Valencia à une corrida l'année de ma mort. A Madrid et à Valencia, je me suis battu. A Pamplona j'ai triomphé quand j'étais jeune matador avant que la guerre interrompe ma carrière. C'est à ma mémoire qu'ils se doivent de respecter ce codicille même s'il leur en coûte. Après seulement ils pourront jouir des fruits de mon travail."

 

L'élégante décoration Art-déco de la brasserie "Le Vauban" les laisse indifférents, enfermés qu'ils sont dans leur réflexion. Agnès s'insurge soudain :

- Il n'est pas question que j'aille m'asseoir sur les gradins d'une arène ! Je ne supporterais pas ce spectacle hors d'âge et cruel ! Mon père m'a appris toute petite à respecter les animaux et s'il était encore de ce monde, il me donnerait raison... De quel droit ce bonhomme que je n'ai même pas connu veut m'imposer cette chose ignoble, pire qu'un assassinat ? Mais pour qui il se prend ? Personne ne peut m'y obliger.

- Et vous perdrez de ce fait votre part d'un héritage qui, ma foi, semble assez confortable. Réfléchissez. Ce n'est quand même pas la mer à boire, trois corridas ! En Espagne ça a beaucoup de gueule, vous verrez...

- C'est tout vu ! Je n'irai pas ! Point.

- La colère vous va bien... vos yeux noisette surtout, et vos mains que vous agitez comme des marionnettes ! Soyez raisonnable... Je vous promets que vous ne le regretterez pas.

- Parlez pour vous ! Si ça vous excite de voir souffrir des taureaux, c'est votre problème ! Moi je m'y refuse. On ne m'a pas éduquée pour que j'applaudisse les bourreaux et ce n'est pas à mon âge que je commencerai...

- Quel âge a donc ce petit paquet d'indignation ?

- Trente. Et célibataire si ça peut vous intéresser...

- Pas pour l'instant... J'ai quarante deux ans et je vis séparé, sans enfant. J'en avais seize quand Armando Sanchez est revenu en Espagne après la mort de Franco pour tenter de retrouver mon père, Andres, et le reconnaître enfin, officiellement. Imaginez le choc ! Et l'émotion aussi dans toute ma famille... Mon père a fondu en larmes en apprenant que Verna, sa mère, avait  disparu sous les bombardements de Durango en mars 37. Il avait à peine un an. Une famille basque l'a recueilli et élevé comme elle a pu malgré la guerre. Il est mort l'an dernier... d'un cancer. Voilà pourquoi je suis ici ce soir, assis en face d'une furie qui n'est en définitive qu'une sorte de cousine et qui m'emmerde souverainement avec ses théories fumeuses ! La carte est sympathique. Que prendrez-vous ? Je vous conseille le steak tartare !..

- L'emmerdeuse préfère le poulet à la catalane et un verre    de Corbières rouge. Vous aussi vous me cassez les pieds avec vos grands airs de cabalero pétri de savoir-vivre ! Mais établissons une trêve voulez-vous ? Il fait bon, profitons-en. J'aimerais un apéritif, pas vous ? ... Que savez-vous en définitive de ce grand-père ?

- Deux Rivesaltes, alors... C'est à Rivesaltes, justement, tout près d'ici, qu'il a échoué en 38 au bout de ce qu'on a appelé la retirada. Ils étaient des milliers, enfermés dans ce camp, civils, brigadistes, républicains espagnols. Des vaincus... La France ne les accueillait pas en héros, non. Elle les parquait lamentablement et se méfiait d'eux.... C'est là qu'il a connu votre grand-mère, Assunta, et que Matias est né, oui, votre père. Il a profité d'un transfert vers le camps de Gurs pour s'évader avec eux et rejoindre les Maquis de l'Ariège. Il y a organisé des réseaux de passeurs qui traversaient la montagne pour mettre à l'abri résistants et aviateurs alliés. A la libération, il est resté en France, à Frontignan. Ouvrier agricole puis viticulteur, il a repris une petite usine d'embouteillage qu'il a fait prospérer, seul après qu'il fut devenu veuf, jusqu'à sa mort...

- Mais pourquoi mon père n'a-t-il  jamais parlé de tout ça ? Il se fermait toujours quand ma mère ou moi lui posions des questions... J'ai seulement appris, très tard, qu'ils avaient définitivement cessé toute relation à la suite d'une violente dispute lorsque mes parents ont divorcé et que mon père est parti vivre avec moi à Paris... Mais quel gâchis ! Quelles têtes de mules !

- On ne peut rien contre ces choses-là. Je suis bien payé pour le savoir... Finissez votre poulet, il va refroidir. Un dessert ?

- Non, vous êtes gentil... Qu'allons-nous faire maintenant ?

- Aller ensemble à ces corridas. Après, nous verrons...

- Je croyais m'être bien fait comprendre... J'ai toujours eu ça en horreur ! Un jour à Nîmes, j'ai même laissé en plan des amis qui voulaient à tout prix que je les accompagne... Je n'ai pas pu entrer aux arènes tellement j'appréhendais ce que j'allais voir... On ne se refait pas. Vous me trouvez idiote, non ?

- Pas vraiment... Mais avant de refuser d'emblée, il convient de connaître. Accompagnez-moi. Je vous y aiderai. Je crois, sans prétention, que je pourrais être un bon guide. Vous n'aimerez peut-être pas, mais au moins vous saurez pourquoi.

 


 

*****

 


 

* Georges Girard réside dans le Var. Retraité de l’éducation nationale, passionné d’histoire, de maquettisme d’exposition, ancien alpiniste, spéléologue et parachutiste amateur, il est aussi aficionado et collabore à la revue Toromag. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie, et de trois nouvelles dont le fil conducteur est la guerre d’Espagne : "Le jupon rouge de Rosario", texte lauréat au concours Toreria 2007, aux éditions Alteregal,  "Le pyjama de lumière", finaliste en 2009 au Prix Hemingway, aux éditions Le Diable Vauvert. Le dernier volet de cette trilogie, Veedor, présentée au concours Toreria 2009, tient dans une nouvelle inédite que Vingtpasses a publié récemment.

Publié dans Récits & nouvelles

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