LE TORO VA TUER LA CORRIDA

Publié le par C.CREPIN



Dans un article intitulé
El toro bravo, piedra de escándalo publié par le journal El País* et repris dans sa traduction française par le Courrier International sous le titre Le toro va tuer la corrida, Antonio LORCA, critique et chroniqueur taurin, stigmatise la dérive que connaît aujourd'hui la corrida, estimant qu'elle court à sa perte, entraînée vers le gouffre par le « toro moderne ». Le chroniqueur braque sans retenue le projecteur sur les mécanismes de cette dérive. Au passage, il pointe les responsabilités de l'ensemble des acteurs du monde taurin qui, directement ou indirectement, par intérêt, allégeance ou laxisme, sont d'après lui à l'origine de cette situation. 



Photo C. CREPIN



Antonio LORCA évoque « l'animal jadis puissant et féroce (...) avec lequel Joselito «Gallito» bouleversait les foules ». Il fustige ce toro moderne voulu par les toreros vedettes, produit dénaturé d'une sélection génétique inféodée aux désirs des organisateurs de corridas, « animal devenu une anomalie au sein de sa propre espèce. Une créature impotente, infirme, épuisée et parfois douce comme le miel dont on a pressé la dernière goutte d'ardeur, de race et de bravoure ». Et pourquoi ça ? Pour « un spectacle reconverti en rendez-vous mondain d'un public ignorant et festif qui autorise la tromperie et la manipulation. Hier, on combattait ; aujourd'hui, on torée » (disons qu'on donne des passes). « Hier, les aficionados faisaient la loi ; aujourd'hui, ce sont les organisateurs de corrida qui imposent leurs critères à des éleveurs qui mettent plus d'ardeur à défendre leur position sociale que la noblesse de leurs bêtes » Et de conclure : « le toreo d'aujourd'hui, à quelques rarissimes exceptions près (...), est ennuyeux et insupportable en raison d'un toro dont on a tant modifié le comportement qu'il n'est plus compatible avec l'émotion. Ce toro moderne est un scandale qui, si l'on ne fait rien, mettra fin à la corrida ». 

* Lire l'article : http://www.torofstf.com/infos2009/090703antoniolorca.html


Alors, dramatisation, vision apocalyptique ou réalisme ? 

Le toro d'antan existe.  


Affirmer qu'il n'y a plus que des créatures impotentes et douces comme le miel est inexact. C'est oublier que bon nombre d'éleveurs s'attachent encore à préserver des encastes aux caractéristiques sans doute très proches de ce qu'elles étaient à l'époque de Joselito, même si leurs sorties se limitent aux rares plazas qui les programment. Jadis, toutes les arènes « généralistes » mettaient de tels élevages dans leurs cartels, et les figuras se mettaient devant...Voilà ce qui a changé. Gardez également à l'esprit qu'entre ces toros « durs » présentant quelques fois plus de genio que de caste, et les bonbons auxquels fait allusion Antonio LORCA, il existe aussi des toros qui n'ont pas la douceur du miel et gardent « ardeur, race, et bravoure ».   



 

        Photo C. CREPIN



L'œil du veedor, des années dix à nos jours

 


Le célèbre Guerrita, comparé à ses prédécesseurs, était critiqué pour être passé « de l'aigle au canari »... Et  le grand Joselito exerça lui aussi quelques pressions sur les éleveurs pour qu'ils limitent la taille, le poids, et l'âge de leurs toros. Il possédait déjà, tout comme Belmonte, ses veedores, missi dominici chargés de repérer, choisir et contrôler les toros qu'il devait combattre. Mais malgré tout, ces figuras toréaient au quotidien des bêtes mobiles et féroces. Aujourd'hui, c'est selon. Suivant les arènes, on relève d'importantes disparités dans la présentation des toros d'un même élevage. Ici, un lot très cornu accuse sur la bascule près de 600 Kg de moyenne et un trapío impressionnant. Là, ses frères issus de la même camada se contentent d'un poids inférieur à 500 Kg et d'armures commodes... Telle figura ne torée plus que les produits de ses élevages préférés. Telle autre achète une camada entière, dans le type de sa prédilection. Le temps est révolu où l'aficionado faisant vraiment contrepoids et montrait bruyamment aux figuras jusqu'où ne pas aller dans le choix des toros qu'ils combattaient. 




Vers la noblesse, puis la douceur... et la sosería



Les règles du toreo édictées par Paquiro en 1850 ont pris logiquement en compte le comportement des toros de l'époque, véloces et violents, que les toreros devaient réduire et châtier. Le style révolutionnaire de Belmonte, tourné vers la recherche de l'immobilité, l'esthétique du geste et le temple, et plus tard, celui de Manolete qui sut trouver cette immobilité parfaite, ne pouvaient s'accommoder de la vélocité et de la violence du toro des années dix. C'est donc le comportement du toro qui fut « corrigé » dans la quête de noblesse dont il fit l'objet. Car la révolution belmontiste et son influence esthétique furent telles que, de révolutionnaire, le modèle s'imposa comme le nouveau canon du toreo classique et fit de nombreux émules, presque tous confortés ensuite par l'apport manoletiste. Et cette recherche d'une plus grande noblesse a été constamment poursuivie, parallèlement à l'évolution ultérieure du toreo, quelques fois de manière irresponsable. 

 

Photo C. CREPIN

Aujourd'hui, beaucoup de toreros nous servent d'interminables séries de passes et de demi-passes, droitières de préférence, souvent de profil et fuera de cacho, enrichies de fioritures dérisoires, ou bien font tourner autour d'eux, à l'endroit, à l'envers, un toro affaibli et stupide  Et parfois même, quand le toro épuisé ne passe plus, c'est la muleta qui passe... Et tout cela épate un public béat, convaincu « qu'on a jamais aussi bien toréé ». Et c'est ce toreo là, qu'au fond nous avons tous voulu ou permis à des degrés de responsabilité divers, par intérêt, faiblesse ou laxisme. Ce toreo a tout naturellement amené le « toro à cent passes », plus doux que noble, et plus niais que jamais

- Et l'émotion, Maestro 

- Quelle émotion hombre ? Vous autres, aficionados, vous êtes trop exigeants, limite ayatollahs. La corrida de papa, c'est fini, terminado ! 



 

Que fait l'aficion ?

 

Hier, l'aficion faisait la loi, comme dit Antonio LORCA. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui, même si elle a de l'influence dans des bastions où le toro est encore mis en valeur. Pour le reste, c'est profil bas. l'aficionado positive sur les spectacles qu'on lui propose et se remplit l'esprit des meilleurs moments vécus. Heureusement, il y en a. Sinon, il voyage de plus en plus souvent en terres taurines, quand ses moyens le lui permettent, en quête d'une certaine idée de la corrida. 


Mais voyons de plus près le scénario catastrophe annoncé dans le titre : si les aficionados désertent les arènes, si les organisateurs de corrida sont capables de les remplacer par le public ignorant et festif dont parle Antonio LORCA, alors, effectivement la dérive peut continuer, jusqu'à la disparition de ce qui a fait la force de la corrida : son authenticité. Après, on pourra organiser des corridas « sin sangre » à la californienne dans toutes les arènes, histoire de les remplir. Ne souriez pas. C'est déjà une réalité à Las Vegas, doublée d'une brillante réussite commerciale et financière. Et certaines figuras sont prêtes à faire bientôt le voyage et troquer l'acier contre le velcro. Voyez plutôt l'annonce faite à Séville par Don Bull (qui porte bien son nom) : « Sin picador y Don Bull Productions presentará los mejores eventos taurinos sin permitir que los animales sean lastimados (hemos cambiado en las banderillas y rejones los arpones de acero por la cinta adhesiva de velcro)". 



 

 

Photo FSTF

Terminons sur une note volontaire, sinon optimiste. Il y a quelques années, El Tío Pepe dénonçait l'inquiétante évolution de la corrida, et prônait, comme meilleure défense de la Fiesta Brava, l'idée prioritaire que les clubs taurins puissent
éduquer le jeune aficionado sur l'histoire de la tauromachie et les origines du toro bravo, sur la technique du toreo et son évolution, pour qu'il comprenne bien ce qui se déroule sous ses yeux, et revendique l'exigence d'une corrida authentique. Il avait raison.
 

 

Publié dans Le toro

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