Rafael El Gallo, le toreo n'est pas la messe des morts

Publié le par vingt passes, pas plus...

 


 

Rafael Gómez Ortega « El Gallo » (1882-1960), fut l'un des toreros les plus fins, les plus captivants et les plus fantasques de l'histoire de la tauromachie. Le moindre écrit le concernant libère une avalanche de louanges et de superlatifs qui vous submergent, ou bien, de défauts et de reproches désopilants, voire méprisables ou honteux. Artiste, sublime, colossal, malicieux, fantaisiste,  "provoquant les sourires de joie plus que les olé profonds"...  Mais aussi, hélas : « toreo fait de ciselures, souvent marginal et profilé, souvent résumé à l'arabesque, à l'adorno por la cara et fuera de cacho, (ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait jamais toréé de près, au contraire), absence de profondeur, torero fragile et inapte à la domination, plus attaché à pétiller et faire étalage de sa grâce que soucieux d'allonger la charge des fauves dans des passes longues...», ainsi que l'écrit Jacques Francès dans son livre El Gallo, orfèvre de l'éphémère (1).
 

Rafael « El Gallo », contrairement à son frère cadet, le grand «Joselito», n'était pas fait pour « commander ». Homme délicieux, délicat, pacifique, il fuyait les violences, les querelles et les compétitions, aussi bien que le combat dans l'arène, et préférait jouer avec le toro. Il toréait pour lui, sans se soucier des gradins et des modes, auxquelles il n'emprunta strictement rien. Il ne copiait pas, il avait son toreo, et il n'a jamais été facile de le classer dans une école ou de le répertorier dans un cadre ou un style particulier, si ce n'est le sien, inspiré des anciens, Lagartijo et Guerrita, et qu'il construisit avec fantaisie et pure inspiration. Et à l'inverse, sa grande originalité, sa singularité et son art sublime ne furent pas imités, même si beaucoup de toreros apprirent à son contact. Et le grand Juan Belmonte avoua avoir pleuré en regardant les passes du Gallo ! Torero gitan, au tempérament inconstant, le «divin chauve» pouvait basculer de la cime des plus hauts sommets vers le fond de vertigineux précipices. Il était habitué aux plus grands triomphes sur des fauves terrifiants, qui l'inspiraient, mais aussi à des fuites honteuses et d'ignominieux refus de tuer, face à des toros convenables qui subitement, on ne savait pourquoi, le terrifiaient. Ainsi, il récolta sur la piste autant de têtes d'ail, poivrons et choux-fleurs pour ses pitoyables « espantadas » que de cigares et de fleurs pour ses triomphes, dans d'interminables tours d'honneur.
   

El Gallo par José.Fernández-Aguayo


Notons ce détail singulier : en 1927, à Nîmes, au comble de la désinvolture, il fuma un cigare en toréant, ce qui irrita au plus haut point les spectateurs nîmois. Désinvolte, insouciant et farceur, il le fut : il lui arriva de brinder trois fois le même toro à des personnes différentes, puis de s'en aller vers son frère José (Joselito) pour lui demander de tuer à sa place la bête qui subitement ne l'inspirait plus ! Bref, on peut dire qu'il inventa le concept du "toreo non-combatif", ainsi que le souligne Domingo Delgado de la Cámara dans son ouvrage Le Toreo revu et corrigé (2) .
Sa vie privée ne fut pas moins originale : à trente ans, il séduit la célèbre danseuse de flamenco Pastora Imperio, et, une nuit, il l'enlève et l'emmène à Madrid où ils se marient. La belle était séduisante, intelligente et passionnée dit-on, mais le mariage ne dura guère plus que « le temps d'une faena » : Rafael décida, cette fois encore, de prendre la fuite...  El Tío Pepe a écrit que Rafael était à ce point un torero intemporel qu'il aurait pu sans problème alterner avec « Paquiro » et Cúchares » s'il était né en 1830, mais aussi avec  Camino ou « El Viti » dans les années 50. 
  
Il n'empêche, « El Gallo » inaugura une triste manière de fuir certains toros pendant le combat, aux antipodes de la finalité et des principes de la lidia, manière que certains toreros, plus proches de nous, ont hélas reprise à leur compte, d'une manière plus discrète et subtile.
   

Charles CREPIN 

 

  (1) El Gallo, orfèvre de l'éphémère - Editions UBTF 1996).

(2) Le Toreo revu et corrigé - Alianza Editorial Madrid 2002- Traduction française Loubatières 2004

 


Publié dans Culture taurine

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