La mort de Jose Gómez Ortega "Joselito" (1895-1920)

Publié le par charles CREPIN

Joselito fut le plus grand maître de la lidia ancienne. Il fut à lui seul l'excellence et l'encyclopédie du toreo. Dépassant tous ses prédécesseurs, il apporta sa contribution à construire le toreo moderne. Intelligent, courageux, possédant une parfaite connaissance du toro, un répertoire immense et varié, une sureté et une maestria hors du commun, il pratiquait un impitoyable toreo de domination. Sa mort survenue le 16 mai 1920 devant le toro « Bailaor » dans les arènes de Talavera laissa le monde taurin stupéfait et dans un profond désarroi, résumé ainsi par Guerrita : « se han acabado los toros !» (La corrida, c'est fini !). La mort de Joselito, causée par ce toro indigne de lui, parût tellement incroyable que le poète Gerardo Diego le rendit maître de sa fin :

 

"Et tout cessa, à la fin, parce que tu le voulus.

Tu t'offris, j'en suis sûr.

On le voyait à ton sourire triste,

ton dédain fait fleur, ton pur dédain".

 

 

 Un récit de Gregorio Corrochano, essayiste et chroniqueur espagnol (1882-1961), raconte avec émotion ce dernier combat :

 

"Qu'est-ce que toréer ?


Je ne Ie sais. Je croyais que JOSELITO Ie savait et j'ai vu comment un toro l'a tué.


16 mai. Feria de Talavera. Toros. Mois de mai, mauvais mois pour les toreros. ( ...) Six heures de l'après-midi. Dans le ruedo, il y a un toro qui s'appelle "Bailaor". Il est le fils de "Canastillo" du comte de Santa Coloma , et de la vache "Bailaora" du duc de Veragua. II est noir, "bajo de agujas", bien nourri, bien "puesto en cornicorto", avec la tête frisée comme s'il avait une peau de karakul, bien dans le type de Santa Coloma (1) (...)


On entend la sonnerie d'un changement  de suerte. (...) Joselito  s'approche de la barrière pour prendre les "trastos de matar".


- Le toro a perdu la vue sur les chevaux, me dit Jose.


- Le toro me semble "burriciego", lui répondis-je.


Chacun explique son point de vue. Avant que nous ne tombions d'accord, les clarines coupent le dialogue. Les clarines annoncent qu'est arrivée l'heure de la mort. Ceci est si fréquent, et s'entend de si nombreuses tardes que personne ne s'en inquiète, pas même les femmes qui portent des fleurs pour le torero avec une inconsciente anticipation.


Joselito sort armé de l'épée et de la muleta, il va tuer le toro. Personne n'en doute ; et pas lui. Joselito, sûr de son expérience, avec l'idée que le toro a perdu la vue sur les chevaux, lui approche la muleta sur les yeux, pour qu'il la voie. Le  toro ne la voit pas et derrote court, par instinct. Le torero s'éloigne pour aller dans un autre terrain. Quand Joselito entre dans la distance où le toro le voit, il s'élance. José l'attend tranquille et tente de l'éloigner avec la muleta, comme il l'a déjà fait si souvent avec exactitude. Mais le toro arrivant sur la muleta, la perd, ne la voit pas, ne la suit pas, et frappe aveuglement dans la vague silhouette. Il soulève le torero pris par un muscle; le torero tombe sur la tête du toro et, en l'air, celui-ci lui donne, avec l'autre piton, la cornada qui le tue. Le tout aveuglement. Le toro le blesse sans le voir, parce qu'il a perdu la vue sur les chevaux, ou parce qu'il est "burriciego", de ceux qui ne voient pas de près, comme je le croyais moi-même. Nous ne nous sommes pas mis d'accord, et il me reste le doute. Maintenant c'est égal. Le toro a tué Joselito.


Dans l'infirmerie de la plaza, sa cuadrilla remplie d'épouvante l'entoure, ainsi que Sanchez Mejias qui avait alterné avec lui. Ils disent des paroles incohérentes, mêlées de sanglots. Ils pleurent sur lui et sur eux. Si un toro a tué Joselito, le maestro, à eux, que va t'il leur arriver ? Chacun ne vit qu'à cause d'un quite que lui fit José. Maintenant, sans lui, avec qui vont-ils aller toréer ? Ignacio, qui jamais n'avait pu se douter qu'il lui faudrait tuer le toro qui avait tué Joselito. Camero, son grand picador des toros difficiles, de ceux dont ils triomphèrent, mille fois plus difficiles et plus dangereux que « Bailaor ». Blanquet, à qui il commandait d'un coup d'œil, ou qu'il appelait de la main lorsqu'il ne pouvait quitter le toro des yeux. Enrique El Almendro, qui disait de son andalou mordant : « Te fiste! Te fiste! ». Et Parrita qui répétait: « iI est parti!  il est parti ! »


Ils le voyaient et ils ne pouvaient le croire. Eux qui, inquiets lorsqu'ils attendaient dans le patio de caballos avant la corrida, voyant arriver Joselito, disaient : « bien! José est là ». Et cela leur rendait la tranquillité. Comme s'ils ne savaient pas qu'il viendrait ponctuellement, comme s'ils craignaient qu'il n'arrive pas à temps et qu'ils doivent toréer sans lui. « Bien, José est là », et ils s'enveloppaient le corps des capotes. Maintenant oui, ils se trouvaient sans lui. Ils devraient toréer sans lui. Parce que maintenant, il n'arriverait plus à temps au patio de caballos. Qu'elle tragédie que celle de ces hommes, (...) celle de cette cuadrilla sans le maestro. Ils étaient tous pleins de peine et de terreur. Ce n'était pas la peur de la mort qu'ils avaient approchée de si nombreuses fois. C'était que cela donnait peur de voir Joselito tué par un toro.


A minuit, commencèrent à arriver les gens de Madrid. Les uns étaient journalistes et photographes. D'autres n'avaient rien à faire là. Ils s'approchaient silencieux, et disaient en le regardant, sans oser élever la voix: « c'est vrai, c'est vrai ! » Et ils sortaient. (...) Le jour arriva.


- Allons à Sevilla, dit Ignacio en se levant.


Ils se levèrent tous. Prirent Joselito sur leurs épaules. Sur les épaules, il était sorti souvent. Mais maintenant, ils le sortaient, sans bruit, sans rires, sans applaudissements, silencieusement. Et, enlacés à lui, ils le portèrent à Sevilla.


Qu'est ce que toréer ? "

 

 

(1) Le toro "Bailador" ou "Bailaor" était de l'élevage de la veuve de Vicente ORTEGA, Doña Maria

Josefa Corrochano qui l'avait créé au début du siècle. En 1909 et 1910, son fils ainé, don Venancio, acheta des vaches au duc de Veragua et, en 19I4, le semental "Canastillo" à don Dionisio PELAEZ qui l'avait acquis lui-même du comte de Santa-Coloma. "Bailaor" avait 5 ans révolus et pesait 420 kilos sur pieds. Sorti 5ème, il prit 8 piques et tua 4 chevaux.

Publié dans Récits & nouvelles

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