BOUDDHA ET LA CORRIDA

Publié le par Charles CREPIN


Aujourd'hui, la corrida s'est hissée à un niveau de sophistication technique et de standard économique extrêmement élevés. Mais dans le même temps, elle est victime des violentes attaques de ses détracteurs, ainsi que d'une contestation dans les rangs de l'aficion qui pointe la qualité médiocre de certains spectacles, la dégénérescences des encastes, et un accès rendu plus difficile par le prix des billets.  Pour autant, la corrida est-elle réellement menacée de péricliter, voire de disparaître ? Pour illustrer ces propos, je reproduis ici trois citations extraites de mes lectures. Il y a de ma part, je l'avoue, une petite provocation dans le choix de ces textes fort disparates : ils sont d'auteurs et de genres très différents, décalés dans le temps. Ils relèvent aussi bien du récit critique, que de faits d'actualité, et même de la fiction. Toutefois, ils ont un même fil conducteur... 



« Ce n'est pas la première fois que l'opinion - ou ceux qui se chargent de parler d'elle - réclame l'interdiction des courses de taureaux. La campagne que nous voyons se développer paraît plus violente qu'à l'accoutumée. Elle dispose d'infiniment plus de moyens. Faut-il s'en alarmer ? Si l'offensive devait aboutir, nos démocraties occidentales (...) ne feraient que suivre une décision peu éclairée de la papauté au Moyen Âge (1)... Aucun paradoxe n'étant à exclure cependant, et la destruction de tout ce que nous aimons avançant à grands pas, il serait imprudent d'ignorer nos agresseurs. (... ) Le danger est plus grand depuis que la mise à mort de la corrida semble avoir été décrétée et programmée par des officines qui, dans le cas nous concernant ici, font de la souffrance des animaux le prétexte à une action pour déstabiliser nos vieilles sociétés et en éradiquer ce qu'elles ont d'unique, de non pareil.»

Christian Dedet - Passion Tauromachique. Editions Clancier-Guénaud 1986.
(1) l'auteur fait allusion à l'interdiction de la corrida prononcée par le pape Pie V en 1567.



Décret publié le 26 février 2001 par les responsables de l'Émirat Islamique d'Afghanistan ordonnant la destruction du patrimoine préislamique.

« Sur la base des consultations juridiques menées par l'émir de l'Emirat islamique d'Afghanistan (1)
, et d'un arrêt de la Cour suprême afghane, toutes les statues situées dans les différentes régions du pays doivent être détruites. Ces statues (2), ont été utilisées auparavant comme des idoles et des divinités par les incroyants qui leur rendaient un culte ».
(1) le mollah Mohammad Omar, Chef Suprême des Talibans.

(2) effigies de Bouddha, patrimoine préislamique de l'Afghanistan.





« En 2017, après des années de procédure à la Haye, de querelles à Strasbourg, de sanctions, toujours plus lourdes, de heurts toujours plus violents autour des arènes, Bruxelles a interdit les courses. Le respect des particularismes locaux, dont si souvent on s'est servi pour briser la résistance des vieux états nationaux, cette fois n'a rien pesé, face aux principes, au culte universel du droit. Depuis, le monde n'en est pas devenu moins cruel, mais on a bien meilleure conscience... ».
Olivier Boura - Recueil de Nouvelles Taurines du prix Hemingway 2005. « Toreo de salon ». Éditions Au diable Vauvert 2006.


 

Ces trois citations sous-tendent, chacune dans son contexte historique, actuel ou anticipatoire, une question extrêmement sensible pour les aficionados, mais aussi pour tous les citoyens concernés par leur identité culturelle, leurs traditions et leurs particularismes régionaux, c'est à dire beaucoup de monde: le processus d'égalisation et d'aplatissement collectif engagé par l'Europe et ses lobbies, les attaques des anti taurins qui revendiquent le monopole de pensée du bien être de ce taureau qu'ils connaissent pourtant si mal, le mécontentement et la contestation suscités au sein même de l'aficion viendront-ils à bout de la corrida ? Qui peut l'exclure? Et au bout de cette logique destructrice, lorsqu'auraient disparu les toreros, les éleveurs et leurs toros, - car le toro de combat disparaîtrait aussi sûrement que la lidia à laquelle son existence est étroitement liée - leurs effigies, témoins nostalgiques "d'idolâtrie et de pratiques barbares d'un autre âge", seraient-elles davantage respectées que les bouddhas de Bâmiyân ?  Au XXIème siècle, l'intolérance des hommes peut encore détruire d'inestimables richesses artistiques, culturelles, ou sacrées, effaçant du même coup une identité et des siècles d'histoire. Choisissons de croire que la corrida n'a pas en face d'elle « mollah Omar », mais restons vigilants.



 

Publié dans Corrida et Société

Commenter cet article