Nostalgie

Publié le par Dominique Valmary

Nostalgie quand tu nous tiens !

Doté de raison, l’homme a toujours espéré en un devenir meilleur. Les croyances, les religions lui ont apporté et ont entretenu cette espérance qui le guide encore aujourd’hui ; puis vint le siècle des Lumières, puis le temps des utopies. Cette lueur se nourrit souvent de propos fondateurs transmis à l’écrit, par l’usage ou à l’oral ; ils traversent les siècles, les millénaires et on ne perçoit pas le moindre signe d’essoufflement de leurs effets. Souvent ancrés dans la mémoire et dans l’histoire de la communauté qu’ils animent, ils visent à projeter l’individu ou le groupe vers un aval prometteur et donc les libèrent d’un passéisme rassurant mais qui pourrait être inhibiteur. Le phénomène couvre le champ existentiel et s’est élargi aux manifestations sociales les plus ordinaires.

Ce préambule pour évoquer l’état des lieux des combats de taureaux dont l’essence remonterait en deçà des calendes grecques bien avant la codification de la corrida au dix-huitième siècle. Aujourd’hui encore l’ouvrage de José Delgado Guerra, dit Pepe HILLO fait référence pour établir les canons de la tauromachie espagnole.

Nostalgie

Au-delà des règlements taurins, le thésaurus s’est enrichi de précis, traités, essais, et autres écrits qui en constituent la doctrine. Mais depuis lors rien n’est venu fédérer les faiseurs de corridas contraints à une attitude défensive après avoir constaté les lacunes de la transmission et l’agressivité de l’opposition. Le monde change, la corrida, elle, semble figée et peine à évoluer. Force est de constater qu’à l’heure actuelle ne se dégage aucune perspective stratégique si ce ne sont les lamentations de certains prédisant la disparition proche de la corrida, et, de son propre fait, affirment-ils. Le ver issu de la génération spontanée serait dans le fruit. Alors que faire quand il n’y a rien à attendre ? Épier l’homme providentiel ? Plonger dans le passé et donc exploiter le filon naturel et rassurant de la nostalgie ?

Et si ça avait été mieux avant ?

Les organisateurs ne s’y sont pas trompés, lesquels multiplient les programmations faisant appel aux vieilles gloires. Mais pourquoi un tel engouement ?

Joselito à Istres- Dominique Valmary
Joselito à Istres- Dominique Valmary

Le pari aurait pu être risqué dans la mesure où l’annonce de tels cartels ne fait jamais bondir les foules ; cependant faute de grive on mange du merle. Les figuras du « G quelque chose » ont perdu en grande partie leur crédit et vivent sur leur élan ; les élevages trop conciliants sont déconsidérés mais ils continuent à vendre. Le taureau authentique n’attire que les demi-sel et les seconds couteaux alors même qu’il est seul pourvoyeur d’émotion.

Les anciens retirés du ruedo ou oubliés d’un mundillo avide de nouveautés et d’un retour économique immédiat sont là pour assurer et ils assurent, rassurer aussi… Plus que bien d’ailleurs. Quelques exemples :

A Pâques 2012, la corrida des dizaines réunissait Ruiz MIGUEL, soixante-deux ans, Victor MENDES, cinquante-deux ans et El FUNDI, la quarantaine passée, elle a été plaisante. En 2014 le retour amical de José Miguel Arroyo Delgado, dit « JOSELITO » à Istres a été une réussite ; la programmation émouvante de Carlos Escolar Martin, dit « FRASCUELO » à Céret a marqué les esprits et rassuré les organisateurs inquiets de leur engagement moral. Et que dire de la présentation en France de Rodolfo Rodriguez, dit « El PANA » voulue par les arènes de Saint Vincent de Tyrosse.

Frascuelo à Ceret - Dominque valmary

Frascuelo à Ceret - Dominque valmary

A l’instar des tournées « âge tendre et têtes de bois », le circuit va se poursuivre, dans quelques semaines, quelque part en Espagne, à Guadalajara, où un mano a mano opposera « FRASCUELO à El PANA ». Certes chacun avec son style bien personnel délivre une leçon à montrer aux écoles taurines. Les attitudes, la variété des registres, l’économie de gestes sont là, la sérénité règne sur le sable ; ils maîtrisent parfaitement sitio et poder, une vingtaine de passes pas plus ! Comme si la rupture d’exercice et l’observation avaient stimulé en eux la réflexion sur leur propre actuation.

Le risque de muséification est cependant patent.

L’effet ne peut être que de très court terme. L’esprit festival flotte sur les corrals et les armures… autant de contrats que ne signeront pas de jeunes toreros ; certes cela peut satisfaire les gradins vieillissants et c’est respectable mais cela manque d’ambition. Le « c’était mieux avant » ne peut fonder l’avenir de notre passion. Le débat ne se situe pas à ce niveau, il touche à la désaffection d’un public qui ne les a pas connus en activité et pour lequel ils ne sont pas l’avenir. L’environnement sociétal évolue, la corrida non, il faudrait en tenir compte ; faute de cela elle sera irrémédiablement figée et sollicitera au mieux son entrée dans un conservatoire ou un musée que l’on peut espérer vivant.

René Char a dit « il n’y a que deux façons de prendre la vie, soit on la rêve, soit on l’accomplit » ; le rêve, soit ; la nostalgie, passe encore. Evitons le cauchemar.

Je sais que des institutions se mobilisent pour travailler l’image de la corrida et visent de nouveaux publics, jeunes en particulier. C’est essentiel si cela s’inscrit dans un contexte véritablement refondateur. Mais pour cela ne faudrait-il pas aller plus loin et organiser une réflexion radicale, réécrire les fondamentaux et penser une prospective ? Décider de prendre notre destin taurin en main, en quelque sorte. Vaste programme !

Publié dans Chroniques

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Renaud 03/10/2014 18:23

Votre article est intéressant et c'est une question que je me pose souvent. J'ai personnellement 31 ans, je vais aux courses depuis plus de 20 ans et j'ai développé au fil des années une aficion de plus en plus brûlante. Je dois dire que l'évolution de la corrida ne me plait guère et je vois beaucoup de comportements qui me désespèrent.

Je crois que la corrida n'échappe hélas pas à l'époque actuelle. La poésie, la magie de cet art à part est en train de disparaître comme elle est hélas en train de disparaître de ce monde. C'est Alain Montcouquiol, que j'ai eu la chance d'écouter un jour, qui, le premier, a mis des mots sur ce que je ressentais sans pouvoir l'exprimer.

Il n'y a plus de danger car le taureau a perdu de sa sauvagerie, ou du moins le seul danger naît du comportement du torrero et non du toro.

Il y a trop de médiatisation sur trop de supports. Avant les jeunes se remplissaient la tête, rêvaient, en trouvant de vieux magazines, aujourd'hui ils voient la vidéo d'une corrida qui s'est déroulée à l'autre bout de la planète quelques secondes après qu'elle soit finie. Un grand aficionado nîmois à l'âme très poète m'a dit un jour, les yeux brillants que, quand il était jeune, avec ses copains, il voulait toucher la voiture qui transportait la cuadrilla de je ne sais plus quel torrero, car il voulait toucher "la poussière de Séville" qui était resté du dernier voyage du torrero. C'est de ne pas trop en savoir qui fait travailler l'imagination et fait naître le rêve. Flaubert disait "ne touchez pas les idoles, il risquerait de vous rester sur les doigts de la poussière d'or", c'est un peu pareil.
Quand je vois des caméras qui vont dans les vestiaires des jeunes novilleros qui sont en train de se changer pour une novillada, et qui leur posent des questions et qu'eux-mêmes répondent, goûtant déjà leur notoriété débutante, je trouve ça pathétique. On est loin des prières des toreros devant quelques estampes quelques minutes avant la course.

Les jeunes qui veulent devenir torrero n'ont souvent aucune idée de l'histoire de la tauromachie, de ce qu'implique être un torrero. Ils veulent remporter des succès pour être connu, que ce soit en se mettant devant des toros comme en jouant au football. Dieu merci, souvent la peur les rattrape et leur rappelle alors qu'il y a une difficulté majeure dans la voie qu'ils veulent emprunter.

Par voie de conséquence, je vois ces jeunes qui se ressemblent tous, qui n'ont plus de personnalité dans leur toreo, ni tout court bien souvent malheureusement. Jose Tomas est le torero de l'époque (et quel torero!), alors on les voit n'avoir d'yeux que pour lui et répéter bêtement ce qu'il introduit, comme on verrait les jeunes du football imiter la coupe ou le dribble de Cristiano Ronaldo. Ainsi, dès les premières mises à mort, c'est un placement du toro pour l'estocade en manoletinas, ce qui est un peu la marque de fabrique de Jose Tomas.

Ils n'ont pas véritablement la passion, c'est plus encore une fois l'espoir du succès et de ses douces conséquences qui leur font faire des efforts et des sacrifices, que la passion réelle. On est loin des toreros qui allaient toréer du bétail la nuit dans les campos. Voilà la vraie passion.

Ils n'ont aucune idée de ce qu'est être matador de toros et de ce que cela implique. Les toreros, je parle pas des grands toreros, mais des seuls qui méritent cette appellation, mettent l'idée qu'ils se font de leur condition de torero au-dessus de la conservation d'eux-mêmes. S'il on conçoit bien ce que cela implique, on comprend que très peu sont capables de se comporter ainsi. Et c'est en cela que ceux qui en sont capables sont en quelque sorte au-dessus des autres hommes et qu'ils méritent alors toute leur admiration; admiration de nature très différente à celle que l'on peut avoir pour un footballeur par exemple.
Je parle des jeunes car c'est un symptôme comme un autre de la disparition de la magie et du sel de notre art, dû malheureusement à l'évolution du monde et du comportement des gens (mais je n'ai bien entendu rien contre eux les pauvres) :).

Les gens veulent revoir les anciens matadors car c'est cela qu'ils aiment en eux. Leur personnalité, leur passion du toro, leur métier considérable issu de cette longue passion, leur histoire toute particulière sur la façon dont ils ont débuté, les centaines d'anecdotes dignes des romans qui jalonnent leur vie. Que ce soit des parcours comme Manuel Benitez (dont j'abhorre, pour ce que je le connais, le toreo) ou comme Jose Miguel Arroyo (que je goûte particulièrement) ou comme Christian Montcouqiol ou tant d'autres.

C'est pour ça aussi, je pense, que Jose Tomas est tant aimé, c'est qu'il ne triche pas. Personne n'a de doute que ce ne sont pas les paillettes qu'il recherche, quand on le voit s'exposer autant, quand on le voit en piste après avoir "laissé son corps à l'hotel" comme il dit. Castella est très aimé pour les mêmes raisons je pense. Quel aficion, quelle conscience de sa condition, quel abandon, bravo Sébastien! Ce sont des gens comme ça qui me donne encore espoir.

Je ne sais pas si tout ce que j'ai dit est assez clair. Dans cette petite fenêtre, pas évident de voir ce qu'on a écrit et de ne pas perdre le fil du raisonnement.

Bien à vous